Organisation internationale de la Francophonie

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CONFÉRENCE DE M. ABDOU DIOUF - BEYROUTH, 20 MARS 2009

Conférence du Secrétaire général de la Francophonie à l’Université Saint-Joseph sur le thème : « Francophonie : choix culturel, engagement politique »

Il est des lieux où l’on prend conscience de ce qu’Andrée Chedid appelle « la valeur infinie des instants vécus ». L’Université Saint-Joseph, institution historique et prestigieuse, est de ceux-là. Et je voudrais vous dire, avant toute chose, que je savoure pleinement « la valeur infinie des instants » que je vis, à vos côtés, aujourd’hui.

Ce plaisir le dispute à l’émotion de retrouver Beyrouth et le Liban, Beyrouth pour toujours lié dans ma mémoire au souvenir du 9ème Sommet de la Francophonie, Beyrouth qui incarne, encore et toujours, le courage, la fierté, l’espoir.

Jamais, au plus profond des tragédies qui ont ensanglanté vos terres et endeuillé vos cœurs, vous n’avez cru que le jour ne se lèverait plus. « Comment mourir quand on peut encore rêver ? », écrivait Georges Schéhadé. Et mes pensées vont, en cet instant, vers toutes les victimes innocentes, vers toutes celles et tous ceux qui sont morts pour que vive et rêve le Liban.

Jamais, vous n’avez renoncé à la recherche de la vérité et au refus de l’impunité, jamais vous n’avez renoncé au dialogue politique, à la réconciliation nationale, au rétablissement d’une vie politique pluraliste, démocratique et apaisée pour que le Liban recouvre stabilité et prospérité, pour que sa souveraineté, son indépendance, son intégrité soient respectées.

Jamais, vous n’avez renoncé à reconstruire pour que le Liban demeure, aux yeux des hommes et de l’Histoire, ce carrefour éternel entre le Monde arabe et l’Occident, ce berceau millénaire des civilisations, ce creuset où les cultures se mêlent, se frottent et s’enrichissent mutuellement.

Ce sont toutes ces raisons qui me poussent à vous dire, aujourd’hui, que si les Libanais sont francophones, tous les francophones sont aussi un peu des Libanais, parce que vous nous offrez, à travers votre histoire, à travers vos choix et vos engagements, beaucoup d’enseignements à tirer pour le présent et d’espoirs à nourrir pour l’avenir.

De fait, la Francophonie, en ce début de troisième millénaire, se définit plus que jamais à l’aune de ses choix et de ses engagements.

Etre francophone, aujourd’hui, c’est bien sûr parler la même langue, mais c’est aussi comme le disait si justement le Président Charles Hélou, « tenir un même langage, celui de l’humain et de l’universel », et donc partager des convictions, des valeurs, un projet de société à l’échelle du monde.

Un monde qui n’a pas su ou pas voulu, au lendemain de la Guerre froide, instaurer un ordre multipolaire.

Un monde qui n’a pas su ou pas voulu mettre fin à toutes les guerres et à tous les conflits qui se sont multipliés depuis plus de trente ans à l’intérieur même des nations.

Un monde qui n’a pas su ou pas voulu réduire la fracture économique, sociale, sanitaire, éducative, technologique entre pays pauvres et pays riches.

Un monde qui n’a pas su ou pas voulu réguler la mondialisation économique et financière, prévenir la crise alimentaire et environnementale.

Un monde qui n’a pas su ou pas voulu adapter les institutions multilatérales aux mutations géopolitiques de ces dernières décennies, qui n’a pas su ou pas voulu démocratiser les relations internationales dans le respect de la diversité et de l’égale dignité de toutes les cultures.

Cette impéritie ou cette absence de volonté ne relève pas tant de la responsabilité du monde que de celle de la société des hommes, de ce qu’il est convenu d’appeler la communauté internationale. Parce que le monde, en dernier ressort, est le bien commun, le patrimoine commun de la grande famille humaine. Et il aura fallu que la crise financière internationale frappe, aussi, les plus puissants, pour que commence à s’affirmer réellement la conscience de notre communauté de destin.

Mais la conscience de voguer sur le même navire ne suffira pas, tant que ce navire sera équipé de multiples gouvernails qu’actionnent certains pays, certains groupes de pouvoir ou de pression, sans se soucier d’aller dans la même direction, sans se soucier, surtout, que le cap choisi serve l’intérêt de tous.

L’Histoire, à l’instar de la vie, n’est certes qu’une succession de choix, mais pour la première fois, sans doute, l’humanité se doit d’opérer des choix collectifs, tant sur le plan des principes que des moyens d’action, pour relever des défis qui engagent désormais l’avenir de tous. Nous pourrions, sinon, nous retrouver en situation d’expérimenter cette affirmation de Montaigne : « Puisque je ne suis pas capable de choisir, je prends le choix d’autrui », avec ce que cela comporte de risques à long terme, singulièrement pour les plus faibles.

La Francophonie, de par sa genèse, de par le fait qu’elle est devenue, au fil des années, un véritable laboratoire de la diversité du monde – diversité économique, sociale, politique, culturelle – a vocation, non pas à imposer, mais à proposer une certaine vision de l’Homme et du monde, et un certain nombre de choix.

Le choix du multilatéralisme contre l’hégémonisme.

Le choix de la solidarité et de la coopération contre l’égoïsme et l’indifférence.

Le choix du partage et de l’équité contre la loi du libéralisme sauvage et du seul profit.

Le choix de la négociation et de la médiation contre le recours aux armes ou à la guerre préventive.

Le choix de la concertation et du dialogue contre l’impérialisme conceptuel.

Le choix du respect de la diversité culturelle contre la standardisation culturelle.

Cela étant, « il y a très loin, disait le Cardinal de Retz, de la velléité à la volonté, de la volonté à la résolution, de la résolution au choix des moyens, du choix des moyens à l’application. »

Il est vrai que ces choix ne prendront leur sens et leur valeur que s’ils contribuent à lutter contre la pauvreté, les pandémies, l’analphabétisme, les violations des droits et des libertés, les crises et les conflits qui continuent de ravager certaines régions du monde, que s’ils contribuent à éviter le choc des civilisations craint par certains, souhaité par d’autres, que s’ils contribuent à élaborer l’architecture d’une nouvelle gouvernance mondiale et les normes éthiques, politiques, économiques, sociales, environnementales qui la régiront.

Telle est, en tout cas, l’application qu’entend faire la Francophonie de ses choix culturels, « civilisationnels », et des engagements politiques qu’ils induisent. Nous avons conscience, certes, de la modestie de nos moyens eu égard à l’immensité des défis à relever, et de notre incapacité, à l’instar de beaucoup d’autres organisations internationales, à être présents, partout, et dans tous les secteurs. Et nous l’assumons, en favorisant, notamment la coopération avec les autres organisations, les autres coopérations multilatérales ou bilatérales.

Mais notre objectif est aussi de démontrer, à travers nos programmes et nos actions, ce qu’il est possible et ce qu’il est souhaitable de faire.

De démontrer qu’il ne saurait y avoir de développement durable sans une approche globale, systémique, multidimensionnelle qui intègre, tout à la fois, les politiques économique et financière, sociale et environnementale, de démontrer que développement, paix et démocratie sont indissociables.

De démontrer que l’Etat de droit et le respect des droits de l’Homme ne se décrètent pas, que la démocratie ne s’exporte porte pas clefs en mains, que l’universalité de principes ,qui ne doit jamais être remise en cause, ne saurait pour autant être l’occasion, pour certains, d’imposer à d’autres, de manière péremptoire, des méthodes et des modes d’expression venus d’ailleurs, de démontrer que nous progresserons d’autant mieux que seront prises en compte la diversité des réalités historiques et socioculturelles, que nous progresserons d’autant mieux que la volonté de condamner les manquements ou les ruptures, en la matière, s’accompagneront d’une volonté de coopération et d’assistance dans un esprit d’écoute, de respect et de dialogue.

De démontrer que la paix n’est pas l’absence de guerre, mais qu’il faut porter tout autant d’attention à la prévention des conflits qu’à leur résolution, et que les situations de sortie de crise et de transition requièrent plus de vigilance encore, de démontrer, aussi, que c’est une règle de morale et de politique qu’il ne faut jamais pousser son ennemi au désespoir, un désespoir qui fait le jeu des extrémismes et des fanatismes. Et je sais que vous ressentez, mieux que quiconque, dans cette région rongée par le conflit israélo-palestinien, toute la portée de ce précepte. Et je veux, ici, appeler solennellement les protagonistes de ce conflit, qui n’a que trop duré, à engager un dialogue dépassionné, ouvert et constructif, afin que s’instaure une paix juste, globale et durable, essentielle pour tous les pays de la région.

Notre objectif est, par ailleurs, de rappeler, sans cesse, à la communauté internationale et dans les instances internationales que toutes les misères méritent d’être soulagées, que tous les conflits méritent d’être résolus, que toutes les violations du droit méritent d’être réprimées ou mieux encore prévenues, sans considération d’intérêt stratégique ou économique.

Notre objectif est également de donner les moyens, à ceux qui en ont été trop longtemps empêchés, de faire entendre leur voix et leurs intérêts dans les grandes négociations internationales, commerciales et environnementales.

Notre objectif, enfin, est de démontrer que l’instrumentalisation de la diversité et de l’altérité à des fins belliqueuses n’est pas une fatalité, que la diversité et l’altérité telles que vous les vivez, ici, au Liban, telles que nous les vivons en Francophonie, sont gages d’enrichissement mutuel et de progrès, parce que toutes les cultures naissent de la rencontre et du mélange, et que c’est précisément du repli et de l’isolement que meurent les civilisations.

Tels sont les choix qui nous animent, tels sont les engagements qui guident notre action, telles sont quelques unes des convictions que je porte en moi et que je voulais partager plus particulièrement avec vous, Chers Etudiants, vous qui incarnez l’avenir du Liban, de la Francophonie, mais aussi du Monde.

L’enseignement d’excellence qui vous est prodigué dans cette Université, véritable fleuron de l’enseignement supérieur francophone, l’esprit de tolérance et d’ouverture au monde que vos maîtres vous inculquent, la valeur de la vie que l’histoire tourmentée de cette région a, en vous, exaltée vous prédisposent, plus que d’autres encore, à concevoir et à dessiner l’avenir, avec un esprit libre et généreux. Bien des choix vous attendent, bien des causes requièrent, dès maintenant, votre détermination, votre courage, votre engagement. Donnez-vous la main, tendez la main aux jeunes de tous les pays pour que le monde devienne rêve, et que le rêve devienne monde !

Je vous remercie.

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