Organisation internationale de la Francophonie

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DISCOURS D'ABDOU DIOUF - BORDEAUX, LE 21 FÉVRIER 2012

Discours prononcé lors de la Conférence « Les Grands témoins » de Bordeaux (ENM)

Je voudrais vous remercier très vivement de votre invitation à venir vous rencontrer, aujourd’hui, une invitation que j’ai acceptée sans l’ombre d’une hésitation. A cela plusieurs raisons.

Je pense, bien sûr, au partenariat fructueux qui lie l’Ecole nationale de la Magistrature à l’Organisation internationale de la Francophonie à travers sa Délégation aux droits de l’Homme, à la démocratie et à la paix, et dont je me félicite.

Je pense, aussi, au rôle central qu’a joué, dès les origines, la coopération juridique et judiciaire au sein de l’espace francophone, parce que dans la conception exigeante que nous en avons, une justice indépendante, accessible et de qualité s’impose comme la colonne vertébrale de l’Etat de droit et de la démocratie, comme garante du respect des droits de l’Homme, comme moteur du développement. J’en veux pour preuve la tenue récurrente, depuis 1980, de Conférences des ministres de la Justice ayant le français en partage.

Mais si j’ai accepté cette invitation, c’est surtout pour vous, Mesdames et Messieurs les auditeurs, vous qui serez, dans vos fonctions futures, en prise directe avec les évolutions de la société, parce que le droit, qui en est le reflet, évolue avec elle.

Or nous savons combien ces évolutions, désormais, se bousculent, s’emballent, s’imbriquent, tant à l’échelle nationale, régionale qu’internationale. Et les propos que l’on prête à un éminent Professeur de droit, prennent, dans ce contexte, une étonnante actualité. Alors qu’on lui posait la question : « Quel serait le meilleur juriste ? ». Il aurait répondu : « Le meilleur juriste, c’est celui qui connaît un peu de tout et un peu de droit. »

Plus sérieusement, je vois dans cette boutade une des vertus essentielles de la justice qui fait que l’homme qui la rend pour d’autres hommes, ne se borne pas à appliquer mécaniquement la loi. Je veux parler de l’équilibre : équilibre entre la théorie et la pratique, entre le droit et la nature humaine, entre la défense de la société et les droits et libertés de l’individu. Et cette recherche d’équilibre permanent risque fort de devenir la marque de nos sociétés modernes.

Je dois vous avouer que j’ai hésité quant au thème de cette intervention.

J’aurais pu très naturellement vous parler de la Francophonie, une organisation internationale qui rassemble aujourd’hui 75 Etats et gouvernements répartis sur l’ensemble des continents, des Etats et gouvernements que fédèrent une langue et des valeurs communes.

J’aurais pu vous parler longuement de notre mobilisation de tous les instants pour que la langue française, qui est notre ciment, reste langue de formation, de création, d’innovation, langue du droit et de la diplomatie, et plus largement pour que la diversité linguistique et culturelle du monde soit préservée.

J’aurais pu vous parler longuement de notre implication multiforme en faveur de la paix, de la consolidation de l’Etat de droit, de la démocratie et des droits de l’Homme.
J’aurais pu vous parler longuement de notre accompagnement pour que, dans nos pays en développement, tous les enfants, tous les jeunes, filles et garçons, aient accès, de l’école à l’université, à un enseignement de qualité au sein de systèmes plus performants, mieux gérés.

J’aurais pu vous parler longuement de notre engagement résolu pour que nos pays les moins avancés se dotent de stratégies nationales de développement durable et de gestion de l’environnement, pour qu’ils puissent, aussi, défendre au mieux leurs intérêts économiques et environnementaux, dans les négociations multilatérales.

Mais je voudrais, bien plutôt, m’arrêter quelques instants sur l’esprit dans lequel nous menons toutes ces actions. Un esprit caractérisé par :

Premièrement, une solidarité effective. L’aide ou l’accompagnement que nous fournissons n’est dicté par aucun intérêt stratégique ou économique, mais par le seul souci de répondre à toutes les détresses, à toutes les crises, à tous les conflits.

Deuxièmement, un partenariat équitable. Notre intention n’est ni d’imposer des modèles, ni d’imposer des diktats. Bien au contraire ! Nous nous attachons, dans toutes nos interventions, à prendre en compte les besoins et les aspirations des populations, tout autant que la diversité des réalités historique, politique, sociale et culturelle, et à favoriser les dynamiques endogènes et l’implication des acteurs nationaux.

Troisièmement, une volonté réelle de transcender les différences : l’appartenance à des régions différentes, à des cultures différentes, à des religions différentes, peut-être, entre nous, source de divergence, mais trouve toujours à se résoudre par le dialogue et dans la réaffirmation de valeurs universelles partagées.

Le plus bel exemple de cette convergence, de cette unité dans la diversité, se trouve, sans conteste, dans la Déclaration sur la pratique de la démocratie, des droits et des libertés dans l’espace francophone, que nous avons adoptée à Bamako en 2000.

Cela n’est pas allé de soi. Il nous a fallu des mois de consultation, de concertation, de confrontation, de négociation pour que tous nos membres se reconnaissent dans cette déclaration destinée à réaffirmer l’attachement des pays francophones aux valeurs démocratiques et à garantir leur respect.

Et c’est sans doute parce que nous nous sommes assis autour d’une même table sans arrogance, sans préjugé, sans certitude erronée que nous avons trouvé, de Cotonou à Sofia, de Vientiane à Ottawa, de Rabat à Bruxelles, de Paris à Bamako, la même volonté de poser, courageusement, toutes les questions et d’envisager toutes les formes possibles de réponses à cette problématique essentielle, mais difficile de la démocratie, des droits et des libertés.

Que l’on tente d’appliquer ce même code de conduite au fonctionnement de la société mondiale ;

Et l’on verra une solidarité qui, depuis plus de quarante ans, se chiffre plus qu’elle ne s’exerce. 0,7% du PIB, c’est le chiffre mythique que les pays riches avaient promis de consacrer à l’aide publique au développement. 2015, c’est la date butoir tout aussi mythique que l’on s’était fixée pour atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement, et leurs promesses solennelles de réduction de la pauvreté et de la mortalité maternelle et infantile, d’accès à l’éducation pour tous, d’accès pour tous aux soins élémentaires.

On verra une solidarité à géométrie variable, et un intérêt d’abord tourné vers les pays regorgeant de ressources naturelles ou offrant une position géostratégique.

On verra les effets dévastateurs, encore aujourd’hui, des politiques péremptoires imposées par les bailleurs de fonds, le FMI, ou la Banque mondiale, sans considération aucune des réalités locales : que l’on pense à la politique des ajustements structurels qui ont ruiné le tissu social de tant de pays en Afrique, que l’on pense à la politique des conditionnalités qui a trop souvent donné naissance à des démocraties de façade, quand cela ne revenait pas à fournir une caution démocratique à des régimes autoritaires.

On verra une Organisation des Nations unies, affaiblie, et régulièrement discréditée, faute d’une réforme en profondeur pour la démocratiser et l’adapter aux réalités géopolitiques du monde d’aujourd’hui.

On verra un droit de veto, jalousement gardé et utilisé, parfois, pour des raisons indignes, mercantiles, stratégiques ou politiciennes, au mépris de la vie de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants innocents, au mépris de la responsabilité de protéger, au mépris de la paix et de la sécurité internationale. Et l’actualité immédiate nous en offre, malheureusement, une illustration scandaleuse.

On verra le principe de l’égalité souveraine entre les Etats - « Un Etat, une voix » -, largement bafoué dans les enceintes et les négociations multilatérales, au profit d’une oligarchie que la crise économique et financière de 2008 a érigée en organe autoproclamé de gouvernance mondiale.

Cette indifférence chronique, cet égoïsme persistant face aux fractures économique, éducative, sanitaire, sociale qui continuent à défigurer le monde, cette absence de démocratie à l’échelle internationale, l’acceptation d’une société mondiale à deux vitesses où toutes les vies ne se valent pas, ont pris une acuité nouvelle avec la fin de la Guerre froide et de la bipolarité, le processus de mondialisation, et la grave crise économique et financière que nous traversons, sans savoir encore quand elle finira, ni quels effets elle produira à long terme.

La fin de l’équilibre de la terreur a, en effet, laissé le champ libre à l’affirmation d’une unique hyperpuissance qui, grâce à sa domination économique, militaire, technologique, culturelle a imprimé, seule, sa marque sur la marche du monde, servie en cela par une globalisation de l’économie et de la finance, mais aussi des moyens de communication et d’information.

L’ordre mondial plus démocratique, plus équitable, plus pacifique, que l’on nous promettait au lendemain de la Guerre froide est resté lettre morte, et la multipolarité que peut laisser entrevoir l’apparition de puissances émergentes n’est encore qu’à l’état de souhait.

La mondialisation, les globalisations de tous ordres, porteuses tout à la fois d’espoirs et de craintes, ont produit, faute de régulation et d’éthique, leurs effets les plus nocifs, creusant un peu plus encore les inégalités entre pays riches et pays pauvres, suscitant l’apparition d’acteurs transnationaux plus puissants que beaucoup d’Etats, générant la montée de périls qui se jouent impunément des frontières, au premier rang desquels le terrorisme international.

C’est dans ce contexte d’instabilité que la crise économique et financière a fait une entrée fracassante, créant des milliers de chômeurs, de nouveaux pauvres au sein des pays développés, singulièrement au sein de la zone euro, pays développés désormais pris dans la spirale de l’endettement public et des plans d’austérité qui jettent des populations indignées et désespérées dans les rues, tout en ébranlant dangereusement les fondements de la démocratie.

Mais par-delà ces effets visibles, dramatiques, il est, j’en suis convaincu, un danger plus insidieux, plus grave pour la stabilité du monde : le repli identitaire, le rejet violent de celui qui est différent, la volonté de s’enfermer à l’intérieur de ses frontières, de sa communauté, de sa tribu.

C’est la plus mauvaise posture que nous puissions adopter dans un monde globalisé où les grands défis –économiques, sécuritaires, environnementaux, migratoires, sanitaires-, ne peuvent plus trouver de solution à l’échelle de l’Etat nation, mais au sein de la communauté des nations.

Dostoïevski disait : « Nous sommes tous responsables de tous à l’égard de tous ». Qu’on l’accepte ou pas, ce constat est devenu la norme en ce 21e siècle commençant.

Mais cette tentation du repli constitue, également, la régression la plus dangereuse qui soit.

Je le dis, aujourd’hui, devant vous, avec gravité : l’universalité des droits de l’Homme est menacée comme jamais elle ne l’a été.

Ces droits ont été, certes, depuis 1948, régulièrement violés par des régimes dictatoriaux, momentanément occultés par des Etats démocratiques au nom d’avantages économiques ou diplomatiques, battus en brèche par la communauté internationale toute entière à l’égard des pays les plus pauvres.

Mais on ne peut nier les progrès et le travail normatif et institutionnel accomplis au fil des décennies, pour préciser les domaines de protection, pour mieux définir les destinataires, pour approfondir et élargir l’idée même d’universalité.

C’est cette universalité qui est aujourd’hui menacée par le relativisme culturel et religieux !

Et l’on est en train de voir cette diversité entre les cultures, que l’on a voulu légitimement préserver et promouvoir face à la menace d’uniformisation du monde, cette diversité des expressions culturelles reconnue et consacrée par une Convention de l’Unesco en 2005, on est en train de voir cette diversité favoriser insidieusement le glissement du droit à la différence vers une différence des droits.
Que l’on veuille bien reconnaître les torts partagés des uns et des autres.

Dénonçons la part de responsabilité de cette vieille démocratie qui a bafoué les valeurs qu’elle prétend dicter aux autres, en déclenchant une « guerre préventive » en Irak au mépris de l’ONU et de la vérité, en justifiant la torture, les traitements inhumains, cruels ou dégradants.

Dénonçons la part de responsabilité de tous ces pays qui se sont engouffrés, en toute mauvaise foi, dans cette brèche ouverte pour brandir le chiffon du « double standard », du « deux poids, deux mesures » en matière de droits de l’Homme et pour crier à l’ingérence.

Dénonçons le comportement irresponsable de tous ceux qui, pour mieux asservir leurs peuples, veulent reformuler ces droits à la seule lumière de la charia, qui veulent faire de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme un produit de la société occidentale, oubliant sciemment que ce « premier monument d’ordre éthique que l’humanité organisée ait jamais adopté », comme le qualifiait René Cassin, fut le fruit d’un travail et d’une concertation menés par des délégués venus de toutes les régions du monde, oubliant sciemment que c’est au nom de la Déclaration universelle des droits de l’Homme que s’est faite la décolonisation et l’abolition de l’Apartheid.

Dénonçons le comportement irresponsable de tous ceux qui, pour accéder ou se maintenir au pouvoir, en ces périodes de crise, de peur et de recherche de boucs émissaires, réfutent l’égale dignité de toutes les cultures, qui stigmatisent ce qui nous différencie au lieu d’identifier ce qui nous rassemble, et font un dangereux amalgame entre une culture et ceux qui la dévoient, entre une religion – l’islam – et ceux qui l’instrumentalisent.

Une immense tâche attend les jeunes générations, vous attend, face à ce nouveau conflit entre « universalistes » et « différentialistes ».

Alors, réaffirmons, en tous lieux et en toutes circonstances, l’égale dignité de toutes les cultures qui a pour postulat l’égale dignité de tous les hommes.

Ayons plus que jamais une vision intransigeante et non négociable de l’universalité, une vision qui reconnaisse, à chaque individu, une part irréductible d’humanité et de dignité, et qui fasse de lui, en même temps qu’un être unique, un condensé de l’espèce humaine toute entière, quelle que soit sa couleur, son sexe, sa religion, sa langue, son origine nationale ou ethnique.

« C’est l’idée d’humanité qui constitue la seule idée régulatrice en terme de droit international » écrivait Hannah Arendt.

Dans le même temps, travaillons, jour après jour, dans un délicat et harmonieux équilibre, à préserver la diversité culturelle et à en retirer le meilleur parce qu’elle est constitutive du patrimoine de l’humanité, parce que l’histoire nous a montré que les grands progrès de l’humanité se sont toujours faits à l’occasion de voyages, de rencontres, d’échanges, de brassages.

Réinventons de nouvelles formes de solidarité, dans un esprit de dialogue et de respect mutuel.

A cet égard, vous avez devant vous un passionnant chantier, axe majeur pour la Francophonie, celui de la diversité juridique, non pas entendue, là encore, en termes de compétition entre des traditions juridiques différentes, mais comme un avantage à faire fructifier au sein de notre communauté francophone dans la mesure où la plupart de nos pays membres vivent sous le régime du droit continental, mais aussi à valoriser dans les instances où s’élaborent de nouvelles normes afin de peser dans l’émergence d’une harmonisation progressive du droit à l’échelle régionale et internationale.

Mesdames, Messieurs,

Telles sont les convictions que je voulais partager, aujourd’hui, avec vous, telle est la lecture que je tenais à vous livrer de la Francophonie, celle d’une communauté qui, grâce à son inspirateur, Léopold Sédar Senghor, prit le pari, voilà plus de quarante ans déjà, de réaliser l’unité dans la diversité, d’œuvrer à l’émergence d’une civilisation de l’universel fondée sur la solidarité et la fraternité, et qui démontre, chaque jour, que le meilleur est encore possible. C’est cet avenir, Mesdames et Messieurs les auditeurs, qui est entre vos mains.

Je vous remercie.

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