Organisation internationale de la Francophonie

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DISCOURS D'ABDOU DIOUF - CLERMONT-FERRAND, LE 27 JANVIER 2012

Discours prononcé par le Secrétaire général lors de la cérémonie de remise d’un doctorat honoris causa de l’Université d’Auvergne

Il est des cérémonies de circonstance, comme il est des propos convenus. Permettez-moi d’y renoncer pour vous dire tout simplement : merci. Merci pour l’honneur que vous me faites aujourd’hui, Monsieur le Président, que me fait l’Université d’Auvergne en me remettant ce doctorat honoris causa. Merci, Monsieur le Recteur, Monsieur le Président, Madame le Doyen, pour vos discours habités, militants, stimulants. Merci, enfin, de me donner l’occasion de partager avec vous, et avec les étudiants présents ce soir, mes convictions les plus fortes et mes espoirs pour l’avenir.

Mesdames et Messieurs,

Comment peut-on parler de Francophonie, pourquoi parler de Francophonie en ces temps de crise ? L’heure est-elle vraiment à la promotion de la langue française, de la diversité linguistique et culturelle ?

Nous le voyons, nous le savons :

Le monde tangue sous les assauts d’inégalités socio-économiques qui vont en se creusant, tant entre pays pauvres et pays riches qu’à l’intérieur même des pays les plus développés.

Le monde tangue sous les assauts barbares du terrorisme, de la violence aveugle, des guerres, des conflits ethniques ou religieux.

Le monde tangue sous les assauts d’une crise économique et financière, certes mondiale, mais qui frappe certains plus que d’autres et singulièrement ceux qui ne sont pour rien dans son déclenchement.

Le monde tangue sous les assauts d’une nature qui tend à reprendre ses droits de la manière la plus brutale qui soit.

Face à ces drames, ces dangers, ces défis, nous sentons bien que les États, les organisations internationales - régionales ou universelles - peinent à trouver des réponses, à mettre en œuvre des solutions concertées, efficaces et durables.

Et pourtant, si nous l’avions voulu, nous aurions pu, voilà déjà longtemps, déceler les signes avant-coureurs de ces catastrophes annoncées et travailler à les prévenir.

Cette chance, nous n’avons pas su ou voulu la saisir, faisant, en matière d’aide au développement, des promesses que nous n’avons toujours pas honorées, multipliant les déclarations de bonnes intentions.

Voilà des années que nous repoussons la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement, une formule abstraite, déshumanisée qui nous permet d’oublier que, ce qui est en jeu, c’est la survie et la dignité de centaines de millions d’êtres humains.

Dire que nous avions pris, en 2000, la précaution cruelle de chiffrer ces objectifs, précisant qu’il s’agissait de réduire de moitié la population qui souffre ou qui meurt de faim et qui n’a pas accès à un approvisionnement en eau potable, de réduire de deux tiers le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans, de réduire de trois quarts le taux de mortalité maternelle, condamnant donc, d’entrée de jeu, la moitié, le tiers ou le quart restants de cette humanité souffrante à être abandonnée de tous.

Dire que nous nous étions engagés à donner à tous, garçons et filles, les moyens d’achever un cycle d’études primaires, de commencer à inverser, pour tous, la progression du VIH/sida, du paludisme et d’autres maladies graves, de rendre les médicaments essentiels, disponibles et abordables pour tous.

Dire que nous nous étions engagés à traiter globalement le problème de la dette des pays en développement et à mettre en place un système commercial et financier ouvert, réglementé, prévisible et non discriminatoire.

L’histoire nous avait offert la chance inédite de créer un nouvel ordre mondial au lendemain de la fin de la guerre froide et de l’effondrement de la bipolarité. Là encore, cette chance, nous n’avons pas su ou pas voulu la saisir, laissant à une unique superpuissance le soin d’influencer la marche du siècle, sur fond de mondialisation.

Voilà des années que nous repoussons la réforme et l’adaptation à la nouvelle configuration du monde, du système onusien, des Institutions de Bretton Woods et plus généralement la démocratisation des relations internationales.

Cette chance, nous n’avons pas su ou voulu la saisir, lors de la crise économique de 2008, qui fut certes l’occasion d’une prise de conscience globale de la nécessité d’une régulation qui, depuis lors, est restée très en deçà de ce qu’il est pourtant urgent de faire.

Cette chance, nous n’avons pas su ou pas voulu la saisir depuis la Conférence de Rio sur le développement durable.

Voilà des années que nous ne parvenons pas à nous entendre pour stabiliser les causes du changement climatique alors que ses effets sont devenus une réalité tangible et préoccupante pour nombre de pays.

Combien de temps encore pensons-nous pouvoir continuer à laisser prospérer certains pays, certaines régions, certains continents, tandis que d’autres restent enlisés dans la pauvreté et des conflits meurtriers ?

Combien de temps encore certains États ou groupes d’États pensent-ils pouvoir continuer à dicter au reste du monde les règles du commerce international, à transgresser le droit international, à passer outre les résolutions de l’ONU, à décider de la guerre juste et de la paix démocratique ? Car il faut bien reconnaître que, trop souvent, comme le disait Pascal, « ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force. »

Combien de temps encore pensons-nous pouvoir continuer à laisser la seule loi du profit ou de la spéculation effrénée devenir la norme ?

Combien de temps encore pensons-nous pouvoir continuer à défier impunément une nature que l’on pille, que l’on souille, que l’on détruit sans se soucier des conséquences pour les générations futures ?

Est-il encore temps de réagir ? Sommes-nous enfin prêts à réagir ? J’en ai la conviction.

Non pas, malheureusement, que l’indifférence, l’égoïsme, le cynisme, la primauté de l’intérêt particulier sur l’intérêt général, la corruption, la recherche du seul profit, la soif de pouvoir ou la volonté de puissance aient soudainement déserté le cœur des hommes. Mais je crois, qu’une fois encore, l’histoire nous enseigne qu’il faut de grandes tragédies, de grandes turbulences, de grandes crises pour que l’homme revienne, pour quelque temps du moins, à plus de raison, de sagesse et d’altruisme.

L’attaque terroriste du 11 septembre 2001, la guerre en Irak et en Afghanistan, la crise économique et financière de 2008, la crise des dettes souveraines et de la zone euro, la catastrophe de Fukushima, le soulèvement contagieux des peuples arabes ont, en une décennie seulement, déjà fortement orienté le cours de ce 21e siècle commençant, invitant les donneurs de leçons de tous bords à plus d’humilité, mais surtout de solidarité, une solidarité rendue inévitable par notre interdépendance.

Car nous savons, désormais, que les catastrophes naturelles, la violence, le terrorisme ne sont pas l’apanage de zones « barbares », de ces banlieues pauvres de l’agglomération humaine.

Nous savons, désormais, que le fardeau de la dette et des politiques d’ajustement n’est pas réservé aux seuls pays en développement.

Nous savons, désormais, qu’un tsunami au Japon peut mettre au chômage technique des milliers d’ouvriers en Europe.

Nous savons, désormais, que les peuples ne sont plus prêts à subir en silence la misère, la privation de droits et de liberté, et qu’ils sont en mesure de le faire savoir au reste du monde avec les effets déstabilisateurs que nous connaissons.

Nous savons, désormais, que les problèmes de quelques-uns sont résolument devenus les problèmes de tous, et que les solutions ne peuvent donc résulter que de l’engagement de tous.

Nous avons la chance historique de pouvoir passer d’une communauté internationale sans conscience à la conscience d’une communauté internationale de destins.

Et c’est dans cette conscience encore balbutiante que se fait jour un décentrement du monde avec l’émergence de nouveaux équilibres entre puissances déclinantes et puissances émergentes, de nouvelles alliances, de nouveaux réseaux d’acteurs, qui ne valent que si nous sommes déterminés à les mettre au service d’une gouvernance mondiale plus démocratique, plus équitable, plus pacifique et résolument solidaire.

Là est le véritable défi, car nous sentons bien monter, dans le même temps, la tentation du repli sur soi, du chacun pour soi, du retour au protectionnisme, de la recherche de boucs émissaires, autant de fausses réponses à la peur d’un futur que l’on ne maîtrise plus et que l’on redoute.

Ce n’est pas de communautarisme intolérant dont nous avons besoin, en ce moment, à l’échelle des États et de la planète, mais de communautés respectueuses les unes des autres. Ce n’est pas de revendications identitaires exacerbées dont nous avons besoin, mais de transcendance des divergences, sur la base de valeurs universellement partagées. Ce n’est pas de logiques d’affrontement dont nous avons besoin, mais d’un mouvement de convergence.

C’est bien dans cet état d’esprit et à la réalisation de ces objectifs que travaille la Francophonie depuis plus de quarante ans, grâce à ces fondateurs inspirés, - Léopold Sédar Senghor, Habib Bourguiba, Hamani Diori, Norodom Sianouk – qui, prenant un formidable pari sur l’avenir, choisirent, par anticipation, de relever un défi qui ne se posait pas encore.

Celui de la rencontre, du dialogue, de la coopération entre des cultures unies dans leur diversité et égales en dignité.

Celui d’une langue en partage – le français -, devenue tout à la fois instrument d’action et vecteur d’une certaine vision du monde.

Et c’est bien cette vision du monde, ces valeurs partagées de liberté, de démocratie, de fraternité et d’équité qui nous ont permis, non pas tant de résister aux grands soubresauts de l’histoire, que de nous transformer pour mieux les accompagner tout au long de ces années, mieux peut-être que si nos 75 États et gouvernements membres s’étaient fédérés au nom d’objectifs essentiellement économiques et monétaires, ou de leur seule proximité géographique.

C’est ce qui nous a permis de prendre une part active dans la vague de démocratisation des années 1990, singulièrement en Afrique, sans a priori, sans préjugés, dans un esprit d’écoute et de dialogue constant.

C’est ce qui nous a permis de prendre une part active dans la prévention et la résolution des conflits qui se sont multipliés au sein même des nations durant toute cette période, comme dans la consolidation de la paix.

C’est ce qui nous a permis de contribuer à l’accroissement de l’efficacité des systèmes éducatifs dans nos pays membres les plus démunis, tant en français que dans les langues locales.

C’est ce qui nous a permis, aussi, longtemps avant que la Banque mondiale veuille bien reconnaître le caractère essentiel de l’enseignement supérieur pour le développement, d’engager des partenariats entre des centaines d’universités et de centres de recherche dans et hors de l’espace francophone. Et je me félicite, à cet égard, de la dimension essentielle que revêt cette coopération au sein de votre université.

C’est ce qui nous a permis de contribuer à l’élaboration, par les pays du Sud, de stratégies nationales de développement durable, tout en les aidant à renforcer leur capacité à défendre leurs intérêts dans les négociations multilatérales commerciales ou environnementales.

C’est ce qui nous a permis de tisser des liens transfrontaliers de coopération entre les parlementaires, les universitaires, les maires, les réseaux professionnels, les organisations non gouvernementales, de parler au monde en français grâce à TV5Monde.

C’est ce qui nous a conduits, enfin, à prendre une part décisive dans l’élaboration et l’adoption, à l’Unesco, de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles.

Ce fut pour nous une nécessaire évidence, parce que cette protection et cette promotion de la diversité culturelle, depuis quarante ans nous la vivons au quotidien, pour le plus grand enrichissement de tous les pays francophones. Parce que cette diversité culturelle, n’est pas seulement, pour nous, constitutive du patrimoine de l’humanité, elle est aussi et surtout, gage de développement, de paix et de démocratisation des relations internationales.

Et c’est bien ainsi qu’il faut interpréter notre engagement militant en faveur de la langue française, du respect de son statut de langue officielle et de travail à l’ONU, à l’Union européenne, ou dans le Mouvement olympique. C’est bien ainsi qu’il faut interpréter nos efforts pour que la langue française reste enseignée sur les cinq continents avec le concours déterminant, notamment, des Alliances françaises et de la FIPF, pour que la langue française, à l’instar des autres langues, reste langue de la diplomatie, du commerce, de la création, de la recherche, de la science, de la société de l’information et de l’innovation, parce que nous sommes convaincus, comme l’écrivait Jean-Jacques Rousseau que « les têtes se forment sur les langages, les pensées prennent la teinte des idiomes, l’esprit, en chaque langue, a sa forme particulière. »

C’est bien ainsi qu’il faut interpréter les actions que nous menons en coopération avec nos organisations sœurs lusophone, hispanophone, arabophone ou anglophone.

La gestion de la diversité des cultures est un des grands défis de ce XXIe siècle. Vouloir annihiler cette diversité serait prendre le risque de faire le lit du relativisme culturel et d’anéantir plus de soixante années de combats acharnés pour que se diffusent et s’enracinent universellement les droits de l’Homme.

Ce serait prendre le risque de dresser les hommes les uns contre les autres au nom de leurs différences, à un moment où ils ont plus que jamais besoin de regarder, ensemble, dans la même direction et de construire, ensemble, leur avenir commun.

L’heure est venue, donc, de nous engager en toute conscience et en toute responsabilité.

Mesdames et Messieurs,

Je voudrais, pour finir, vous remercier, une nouvelle fois, de l’honneur que vous me faites, en empruntant mes mots de conclusion à un homme d’exception, né sur cette terre d’Auvergne, à un homme dont la pensée a irrigué, à travers Léopold Sédar Senghor, le projet francophone. Je veux parler de Pierre Teilhard de Chardin.

« J’ai pu, disait-il, me tromper sur bien des points. Que d’autres tâchent de faire mieux. Tout ce que je voudrais, c’est avoir fait sentir, avec la réalité, la difficulté et l’urgence du problème, l’ordre de grandeur et la forme auxquelles ne peut échapper la solution. »

Mesdames et Messieurs,
Telle a été, en toute amitié, mon intention aujourd’hui.

Je vous remercie.

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