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DISCOURS D'ABDOU DIOUF - PARIS, LE 3 DÉCEMBRE 2011

Discours prononcé par le Secrétaire général en Clôture des Entretiens de Royaumont

Je suis particulièrement heureux d’être parmi vous aujourd’hui et très honoré de pouvoir conclure ces tables rondes. Un plaisir et un honneur que je dois au Président des Entretiens de Royaumont, Jérôme Chartier, et à mon ami Stève Gentili, Président du Forum francophone des Affaires. Je tiens donc à les remercier tous deux chaleureusement pour leur invitation et également pour avoir souhaité faire une place à la langue française dans votre réflexion, souhait que j’ai très vite interprété, vous le comprendrez aisément, comme une place faite à la Francophonie.

Je voudrais vous dire, d’entrée de jeu, que je suis très sensible à la thématique que vous avez retenue cette année - « Aimer la France » - et à la déclinaison que vous en avez proposée. Non seulement parce que la France est, pour mille raisons, chère à mon cœur, mais aussi parce que vous nous invitez à porter un regard créatif et stimulant sur l’avenir.

À un moment où les mots de crise, de dette, de déficit, de rigueur, de chômage ont envahi l’espace politique et médiatique notamment en Europe ;
À un moment où l’avenir, pour beaucoup de citoyens, singulièrement pour la jeunesse, semble condamné à n’être que la projection d’un présent instable, suspendu aux décisions des agences de notation ou aux fluctuations des places boursières ;
À un moment où grandit la tentation, tant à l’échelle des individus que des Etats, de faire prévaloir leur individualité ou leurs intérêts propres, où grandit la tentation du repli sur soi, de l’égoïsme assumé, du racisme insidieux ;
À un moment où s’emballent le temps et l’histoire, où se défont les équilibres géopolitiques et les rapports de puissance d’antan, où s’effondrent des régimes que l’on pensait inébranlables, où se déplacent les centres de décision, sans que l’on entrevoit encore ce que sera la nouvelle configuration politique, économique, culturelle et environnementale du monde ;
À un moment où les peuples savent nettement ce dont ils ne veulent plus, sans tout à fait savoir ce qu’ils veulent vraiment, et sans savoir, surtout, comment y parvenir, Vous nous invitez à réapprendre à aimer, ce qui est l’essence même de l’homme, à remettre l’humain au cœur de nos réflexions, de nos actions, de nos ambitions ;
Vous nous invitez à défendre et à promouvoir ce que l’on est et ce que l’on a, sa culture, ses valeurs, ses traditions, ses savoir-faire ;
Vous nous invitez, aussi, à nous ouvrir à l’Autre dans ses ressemblances comme dans ses différences, à prendre toute la mesure de l’espace mondialisé et de notre interdépendance ;
Vous nous invitez à retrouver la maîtrise du temps, à dépasser l’instant présent et l’indignation du moment, pour mieux nous projeter dans le futur et nous engager sur le long terme.

Qui oserait nier que nous sommes parvenus à la fin d’une époque ? Et que l’enjeu n’est plus tant de sauver le monde, tel qu’il est, que de le réinventer, non pas à coup de demi-mesures, de solutions à court terme, ou de recettes empruntées au passé, mais en mettant en œuvre des transformations aussi profondes, durables qu’innovantes.

Disant cela, je n’ai pas seulement à l’esprit des solutions techniques ou des réformes structurelles arides. Car ce serait se priver de tout ce que cette nécessaire refondation peut avoir d’exaltant, pour n’en retenir que l’aspect nécessairement douloureux.

Il ne s’agit pas pour autant de vendre du rêve, mais de redonner confiance en l’avenir, en suscitant et en élaborant une vision mobilisatrice largement partagée, fondée sur la conviction que l’on peut et que l’on doit changer le cours des choses à la lumière de valeurs fortement réaffirmées et d’idéaux retrouvés, à la lumière d’un humanisme pour le 21e siècle qu’il reste à faire prévaloir.

C’est l’approche que vous avez choisi de privilégier lors de ces Entretiens, c’est l’approche que la Francophonie s’attache, depuis quarante ans, à mettre en œuvre dans ses activités opérationnelles et normatives, comme dans l’exercice de sa magistrature d’influence sur la scène internationale. Car nous n’avons pas attendu la crise inédite que traverse le monde pour militer en faveur de cet humanisme intégral.

Voilà quarante ans que nous avons eu l’idée originale et novatrice de créer une communauté, fondée, non pas sur un espace géographique, des intérêts communs, des accords économiques ou des alliances militaires, mais sur le partage d’une langue et de valeurs.

Et c’est bien au nom de ces valeurs et de ces idéaux partagés, de ces affinités électives, que nous avons, depuis lors, renforcé notre unité dans le respect de nos diversités, pour contribuer à l’émergence d’un monde plus équitable, plus démocratique, plus pacifique.

Voilà des années que nous agissons, guidés par l’idée que la fracture économique, éducative, sanitaire, numérique, entre pays développés et pays en développement est intolérable, plaidant sans cesse pour la nécessité et l’urgence, d’honorer les engagements régulièrement pris mais rarement tenus, plaidant, comme encore lors du dernier G20, pour la création de financements innovants, idée courageusement défendue par le Président de la République française, Nicolas Sarkozy. Il n’y va pas seulement de notre devoir de solidarité mais de la stabilité du monde.
Voilà des années que nous agissons, guidés par l’idée que toutes les vies se valent, que tous les conflits méritent une égale attention, que tous les pays en crise méritent la même implication de la communauté internationale, et que la responsabilité de protéger vaut pour tous, partout, en dehors de tout intérêt stratégique ou économique.

Voilà des années que nous agissons, guidés par l’idée que la démocratie est indissociable du développement et de la paix, mais qu’elle ne s’impose pas, et que l’Etat de droit ne se décrète pas, que la démocratie est le résultat d’un long processus d’appropriation et d’adaptation aux réalités historiques, culturelles, sociologiques.

Voilà des années que nous agissons, guidés par l’idée qu’il est urgent d’instaurer une véritable démocratie entre les Etats, car si les citoyens des vieilles démocraties ont de plus en plus le sentiment, comme l’affirme Jürgen Habermas, que « la mondialisation (marque) l’effondrement du pouvoir d’achat des bulletins de vote », ils doivent savoir que, depuis trop longtemps, ce sont des pays, des régions entières qui sont exclus de l’élaboration des normes, des négociations et des prises de décision qui pourtant engagent l’avenir de toute la planète.
Voilà des années que nous agissons, guidés par l’idée que la diversité culturelle n’est pas vouée à être synonyme de menace et d’affrontement, qu’elle est au contraire un bien de l’humanité à préserver et à cultiver, qu’elle est potentiellement source d’enrichissement mutuel et d’innovation, pour peu que l’on veuille bien reconnaître l’égale dignité de toutes les cultures.

Ce sont ces convictions qui nous animent et qui constituent en quelque sorte notre « label », celui d’une communauté qui a fait le choix de privilégier le dialogue, la concertation, le partenariat d’égal à égal, l’échange d’expériences et d’expertises, notamment à travers la force que constituent nos réseaux en français : réseaux de parlementaires, de maires, d’universités. Je pourrais vous parler, aussi, du Forum francophone des affaires devenu sous l’impulsion talentueuse et militante de Stève Gentili un des tout premiers réseaux mondiaux d’entreprises internationales, du réseau des cours constitutionnelles, des Barreaux, des commissions nationales de promotion et de protection des droits de l’Homme, des hautes juridictions de cassation, des cours des comptes, des compétences en matière électorale, des régulateurs de médias, des experts comptables, du notariat et d’autres encore.

Ce maillage à travers les cinq continents est un atout irremplaçable qui nous permet de transcender les barrières géographiques, politiques, économiques, sociales, mais dont on ne mesure pas assez le pouvoir d’influence, et ce au moment même où les réseaux sociaux prennent l’importance que nous savons.

Mesdames, Messieurs,
La Francophonie sait tout ce qu’elle doit à la France et la Francophonie aime la langue française parce qu’elle est tout à la fois notre outil privilégié de communication et de coopération, notre signe de reconnaissance, le substrat des valeurs que nous promouvons, le label de notre manière d’être au monde et d’envisager le monde.
Alors vous comprendrez mieux, sans doute, que nous soyons si attachés à ce que la langue française continue d’être enseignée et parlée sur les cinq continents, à ce qu’elle demeure une grande langue de communication internationale, à ce qu’elle demeure la langue de la culture, des médias, du droit, des affaires, de la recherche scientifique, à ce qu’elle demeure la langue officielle ou de travail à l’ONU, à l’Union européenne, et dans tant d’autres organisations internationales.

Vous comprendrez, aussi, dans ces conditions, que je ne me livre aucunement à un combat rétrograde contre l’anglais lorsque je déplore le comportement de certains porte-voix éminents de l’élite française, de certains fonctionnaires internationaux, hommes d’affaires, chercheurs, qui ont, sans état d’âme, renoncé à parler le français dans les réunions internationales, et parfois en France, même lorsque rien ne les y oblige.

J’aimerais qu’ils sachent ce que le français représente pour ces enfants d’Afrique qui, grâce à la Francophonie, ont accès pour la première fois au livre ou à l’internet, pour ces populations en sortie de crise ou en situation de post-conflit qui voient la Francophonie les accompagner sur le chemin de la transition démocratique, de la stabilité et de la paix, pour ces artistes du Sud qui, grâce à la Francophonie, peuvent, pour la première fois, être produits, publiés, largement diffusés. J’aimerais qu’ils sachent que, dans certaines régions du monde, le français est synonyme de résistance, que dans d’autres, il sonne comme un défi lancé à la dictature parce qu’encore et toujours ressenti comme la langue des droits de l’Homme et de la liberté. J’aimerais qu’ils soient convaincus que parler français est déjà en soi un acte politique fort, une manière de réaffirmer sa solidarité et sa fraternité avec tous les francophones, une manière d’accéder à la citoyenneté mondiale.

Mesdames, Messieurs,
Je ne peux résister, pour conclure, à vous livrer quelques extraits d’un conte d’Alphonse Daudet, « La dernière classe ». L’action se passe en 1870 dans un petit village alsacien. Dans un climat chargé d’émotion, l’instituteur fait, pour la dernière fois, la classe en français, l’ordre étant venu de ne plus enseigner que la langue du vainqueur dans les écoles d’Alsace et de Lorraine. Le jeune héros, à qui le maître demande de réciter la fameuse règle des participes en est incapable. Et le maître de commenter :
« Je ne te gronderai pas mon petit Frantz, tu dois être assez puni… voilà ce que c’est. Tous les jours on se dit : j’ai bien le temps. J’apprendrai demain. Maintenant ces gens-là sont en droit de nous dire : Comment ! Vous prétendez être français et vous ne savez ni parler, ni écrire votre langue (…).

Alors (…) le maître se mit à nous parler de la langue française, disant que c’était la plus belle langue du monde, la plus claire, la plus solide : qu’il fallait la garder entre nous et ne jamais l’oublier, parce que quand un peuple tombe esclave, tant qu’il tient sa langue, c’est comme s’il tenait la clef de sa prison (...) »

Mesdames, Messieurs,
N’attendons pas que la langue française soit en danger pour l’aimer, la promouvoir et la parler avec fierté.

Je vous remercie.

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