Organisation internationale de la Francophonie

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DISCOURS DE M. ABDOU DIOUF - AVIGNON, LE 21 NOVEMBRE 2009

Discours de clôture prononcé par le Secrétaire général de la Francophonie lors du Forum d’Avignon 2009.

C’est pour moi, tout à la fois un plaisir et un honneur que de participer aujourd’hui à la séance de clôture du Forum d’Avignon, en présence de grands noms de la culture, de la politique, de l’économie et des média.

Ce plaisir et cet honneur, je les dois au Ministre français de la Culture et au Président du Forum d’Avignon. Merci Cher Frédéric Mitterrand, merci Cher Nicolas Seydoux, de la tribune prestigieuse que vous offrez aujourd’hui au Secrétaire général de la Francophonie et à la Francophonie toute entière. J’y vois, Monsieur le Ministre, un témoignage supplémentaire de votre attachement personnel à la cause que nous défendons et que vous servez depuis de nombreuses années avec le talent, le professionnalisme et la passion que nous vous connaissons tous.

Mesdames, Messieurs,
En cette année 2009, le Ministère français de la Culture, qui a servi de modèle à tant d’administrations de par le monde, a fêté son cinquantième anniversaire. Ce n’est peut-être pas le fruit du hasard si la Francophonie, organisation internationale à fondement culturel, s’apprête, pour sa part, à célébrer en mars prochain, ses quarante ans d’existence.

Je serais tenté de dire qu’il y a là une preuve de la montée en puissance de la culture au cours du demi-siècle écoulé. Une montée en puissance qui n’a pas encore atteint son apogée, tant je suis convaincu que les enjeux culturels sont appelés - et je pèse mes mots - à dominer et à façonner le monde nouveau qui se construit sous nos yeux, et qui se construira avec ou sans la famille des nations, parce que la mondialisation avance à marche forcée.

Une mondialisation qui nous confronte, chaque jour un peu plus, à des bouleversements, des crises, des enjeux d’un type nouveau.

Une mondialisation qui consacre, chaque jour un peu plus, notre interdépendance réciproque et irréversible.

Une mondialisation qui, en multipliant, en accélérant, en intensifiant les interactions entre les sociétés et leurs cultures, nous donne à voir, chaque jour un peu plus, ce qui nous sépare et parfois nous oppose.

En d’autres termes, la question essentielle que soulève la mondialisation aujourd’hui n’est pas tant : « Comment commercer davantage ? », que de savoir et de décider : « comment cogérer notre avenir commun et vivre ensemble avec nos différences ? »

Cette question complexe ne peut admettre que des réponses complexes.

Il n’en demeure pas moins que nous serons condamnés à n’y répondre que partiellement tant que les enjeux géoéconomiques et géopolitiques prendront le pas sur les enjeux géoculturels, tant que nous resterons persuadés que les réponses attendues ne peuvent venir que des politiques nationales, de la régulation ou du marché.

Alors si nous voulons « développer une certaine chaleur affective sous les sommets glacés de la spéculation », comme les nommait Teilhard de Chardin, si nous voulons donner une âme à la mondialisation, si nous voulons que les enjeux géoculturels deviennent véritablement un axe à part entière de la gouvernance mondiale plus démocratique, plus équitable, plus solidaire, plus pacifique à laquelle nous aspirons,

Il faut, au préalable, admettre, pour en tirer toutes les conséquences, que les batailles les plus importantes qui se livrent aujourd’hui, ne relèvent plus de la conquête des territoires, mais de la conquête des esprits, à travers, notamment une oligarchie médiatique transfrontalière qui contrôle, en très grande partie, ce que véhiculent les écrans.

Il faut admettre que certains n’hésitent pas à entretenir la menace du choc des civilisations, ou à instrumentaliser et à dévoyer la culture à des fins politiques hégémonistes ou bellicistes.

Il faut admettre que la culture est devenue pour certains un attribut de pouvoir, au même titre que la force militaire ou la puissance économique.

Il faut admettre, enfin, que si la stratégie de puissance permet de remporter des victoires sans toujours susciter l’adhésion, l’approche défensive permet, certes, de résister, mais jamais de vaincre.

Si nous voulons que les enjeux géoculturels deviennent véritablement un axe à part entière de la gouvernance mondiale,

Il faut, par ailleurs, accepter d’en finir avec l’idée que d’aucuns seraient en droit d’imposer à tous les autres leurs comportements, leurs valeurs, leurs préférences collectives, leur vision du monde au motif qu’ils seraient porteurs d’un modèle culturel universel, parce que si l’humanité est une, les cultures sont vouées à demeurer plurielles.

Il faut accepter d’en finir avec l’idée que c’est en gommant les différences culturelles que s’exprimera notre communauté de destin, tant il est vrai, comme l’affirmait Saint-Exupéry, qu’« unifier, c’est nouer mieux les diversités particulières, non les effacer pour un ordre vain ».

Mais il faut, dans le même temps, accepter d’en finir avec l’idée que la défense de la diversité culturelle sera une condition nécessaire et suffisante. La Convention de l’Unesco sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, en faveur de laquelle la Francophonie s’est tant engagée, constitue, certes, un pas juridique et symbolique décisif.

Mais la défense de la diversité culturelle ne vaut que si elle s’assortit d’une stratégie au service d’un véritable pluralisme culturel, c’est dire de la volonté de reconnaître, dans les faits, l’égale dignité de toutes les cultures, et donc de reconnaître l’Autre dans son altérité pour composer avec ses différences, dans une approche placée sous le signe de l’interaction et de la réciprocité.

Mais il n’y aura de dialogue fécond, d’échanges équitables possibles que lorsqu’on aura la volonté de remédier aux fractures criantes qui non seulement subsistent mais se creusent.

Je pense notamment au déséquilibre des flux culturels, à l’asymétrie dans la mondialisation des industries culturelles et dans la répartition de leurs bénéfices économiques, à l’inégalité d’accès aux instruments modernes de production et de diffusion, notamment sur la Toile. Car si l’Internet peut être le poison, comme vous le disiez Monsieur le Ministre, il peut aussi devenir le remède. Et nous en avons pris toute la mesure en Francophonie.

Je pense, aussi, à la possibilité pour les artistes du Sud de se déplacer librement. Que penser d’une société, dite moderne, où la pensée et la création sont encore trop souvent frappées d’interdiction de séjour ?

Mettre en place un environnement propice au développement de véritables interactions, acceptables par tous, n’ira pas de soi, mais la déploration n’a jamais tenu lieu de politique, encore moins de stratégie.

Dans un monde où les réalités nouvelles, sans dissoudre l’État nation, transcendent ou chevauchent ses frontières, dans un monde où chaque individu se définit désormais par des appartenances multiples, j’ai la conviction que ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons satisfaire à ce besoin fondamental de l’homme de faire société, non seulement à l’échelle locale, mais aussi à l’échelle internationale.

Il faudra, sans doute, inventer des formules politiques nouvelles, impliquer l’ensemble des acteurs concernés, et identifier des espaces pertinents. Car ce que nous appelons « mondialisation » se réalise souvent autour de groupements régionaux ou entre pays que rapproche l’histoire. Il n’est qu’à voir les unions économiques qui vont en se multipliant.

Si les citoyens peinent à s’identifier à des alliances fondées sur le PIB et des intérêts économiques partagés, on peut penser que la proposition d’alliances à fondement culturel entraînera une plus forte adhésion, faisant du même coup de notre interdépendance, non plus une source de tension, mais un moteur pour la mobilisation, et pourquoi pas le fondement d’une nouvelle forme d’économie solidaire.

On pourrait imaginer que les grandes aires culturelles deviennent le cadre d’expression privilégié et solidaire de ce pluralisme culturel mondial. J’ai envie de vous dire, en toute modestie, que la Francophonie, qui se déploie sur plusieurs continents, entre des pays de niveau économique différent, de culture différente, de religion différente, l’expérimente chaque jour davantage, tant en son sein que dans ses relations avec les lusophones, les hispanophones, les arabophones, les anglophones.

Alors à nous, à vous de démontrer que le temps n’est plus où l’on pensait le culturel contre l’économique, mais que le temps est venu, pour le secteur public et le secteur privé, pour les acteurs culturels, économiques et politiques, de regarder dans la même direction, pour qu’il y ait place dans les politiques culturelles, pour les intérêts du marché, mais aussi pour l’innovation et le risque, pour la différence et la dissidence.

À nous de le vouloir avec le cœur, à nous de le prévoir avec la raison, car, je veux vous dire avec Albert Camus, en terminant, que « toute création authentique est un don à l’avenir. »

Je vous remercie.

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