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DISCOURS DE M. ABDOU DIOUF - CARAQUET, LE 8 AOÛT 2009

Prononcé lors du Congrès mondial des Acadiens à Caraquet (Canada-Nouveau-Brunswick)

« Que tu sois du pays cajun ou bien d’un pays lointain, on est tous cousins et cousines au pays de la Sagouine », chante Édith Butler.

Et si je suis revenu, aujourd’hui, « au berceau de l’Acadie », c’est pour célébrer à vos côtés, à Caraquet, le grand rassemblement des cousins et des cousines du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Écosse, de l’Île-du-Prince-Edouard, de Terre-Neuve-et-Labrador, des Îles-de-la-Madeleine, mais aussi du Québec, de Saint-Pierre et Miquelon, de France, de Louisiane et d’ailleurs encore.

C’est pour moi tout à la fois un bonheur et un honneur, dont je voudrais, Monsieur le Lieutenant Gouverneur, Monsieur le Ministre de la Francophonie, Monsieur le Recteur, vous remercier très chaleureusement.

C’est aussi pour moi, qui veille aux destinées de la Francophonie, un formidable message d’optimisme et d’espoir, celui-là même que nous délivre l’histoire de l’Acadie et de son peuple qui a su traverser avec courage et fierté les heures tragiques du « Grand dérangement » et d’une histoire mouvementée pour devenir cette communauté dynamique et créative qui rayonne désormais, partout, à travers le monde.

Une communauté qui, à travers l’adhésion du Nouveau-Brunswick à la Francophonie et son engagement militant, occupe une place de choix au sein de notre famille.

Une communauté qui nous conforte dans l’idée, comme l’écrivait Gabrielle Roy, que « les minorités sont condamnées à l’excellence ou à disparaître ».

Et si l’Acadie a su atteindre l’excellence, c’est parce qu’elle ne s’est jamais départie de ces deux vertus essentielles que sont la résistance et la persévérance qui ont permis aux Acadiens de faire reconnaître leurs droits linguistiques, de s’affirmer sur le plan politique, économique et culturel, et de ne plus être, comme vous l’avez si puissamment écrit, Monsieur le Lieutenant Gouverneur, dans « Mourir à Scoudouc », ces « touristes aveugles », « sans passeport » dans leur propre pays.

Et c’est avec cette même volonté de résister et de persévérer que la Francophonie agit, à l’échelle internationale, en faveur de la langue française et plus largement de la diversité culturelle.

Car au moment où l’Humanité expérimente les voies de son devenir, au moment où certains voudraient réduire la mondialisation à sa dimension économique et technologique, au moment où l’on se pare de l’illusion qu’il suffira de réguler l’économie et la finance mondiale pour que s’affirme notre communauté de destin, il est de notre devoir d’hommes de bonne volonté, d’hommes responsables de dire que la culture est devenu le défi majeur de ce troisième millénaire commençant et que nous aurions beaucoup à craindre si la diversité culturelle ne devait rester qu’un slogan sans substance et sans contours bien définis.

Loin de moi l’idée de sous-estimer la prise de conscience qui a émergé sur la scène internationale, et le débat multilatéral qui s’est instauré depuis quelques années.

Loin de moi l’idée de sous-estimer l’avancée de premier plan qu’a constitué l’adoption, à l’Unesco, de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles.

Mais l’Histoire nous démontre que les mots peuvent ne rester que des mots, et qu’il y a parfois très loin des intentions aux actes, des engagements à leur concrétisation.

Or s’il est un défi qui engage l’avenir de tous – à l’échelle mondiale, régionale, nationale, mais aussi individuelle -, qui requiert l’implication de tous – organisations internationales, gouvernements, société civile, citoyens – c’est bien celui de la diversité culturelle et de sa promotion effective.

Car la diversité culturelle, telle que l’entend la Francophonie, n’est pas un concept statique. Elle ne relève pas de la muséographie et ne saurait renvoyer à une réalité où il suffirait de dresser un inventaire des patrimoines des différentes cultures juxtaposées, pour qu’elles soient reconnues dans leurs différences et leur multiplicité.

Elle est, bien au contraire, un processus dynamique, et par là-même une grille de lecture pour le monde de demain, un outil essentiel de régulation dans le projet de société mondiale que nous défendons, dans la vision de l’Homme et de la mondialisation que nous privilégions, dans l’avènement de ce nouvel humanisme pour le XXIe siècle que nous revendiquons.

Militer en faveur de la promotion de la diversité culturelle, c’est, en effet, dans notre esprit, militer en faveur de relations interculturelles fondées sur la reconnaissance et le respect mutuels, sur l’égale visibilité et dignité de toutes les cultures.

Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons prétendre engager un dialogue d’égal à égal, installer la confiance réciproque, enraciner la solidarité.

Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons prétendre à un partage authentique des biens communs de l’humanité, mais aussi des valeurs universelles, tout en préservant l’identité de chacun.

Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons prétendre à un « vivre ensemble » plus équitable, plus démocratique, plus pacifique où l’homme sera restauré dans sa dignité quelque part « entre le caillou et Dieu », comme l’écrivait Léopold Sédar Senghor.

Que l’on veuille bien, dès lors, reconsidérer les déséquilibres scandaleux d’aujourd’hui, la faillite du développement durable, et l’on sera obligé de faire le constat que les doctrines économiques et sociales les plus brillantes, les déclarations les plus ambitieuses ne feront rien, tant que l’on n’intègrera pas la circulation, le partage, l’égale mise en valeur des richesses, des savoirs, des savoir-faire, et des technologies nouvelles qu’induit le respect de la diversité culturelle.

Car certains continueront à consommer, dans l’insouciance, des biens que d’autres produisent, à des milliers de kilomètres de là, dans des conditions inhumaines.

Certains continueront à accroître leurs bénéfices sur le salaire dérisoire d’une main d’œuvre indigène sous-rétribuée.

Certains continueront à piller les richesses naturelles en détruisant sans état d’âme l’équilibre écologique des autres, allant même, dans certains cas, jusqu’à susciter et à armer l’instabilité politique, tant il est vrai qu’un Etat défaillant est un partenaire économique peu exigeant.

Certains, de manière moins grave, mais mus par la même arrogance, continueront à imposer aux autres des schémas économiques, sociaux, politiques, sans prendre en compte les besoins, les stratégies, les manières de voir et de penser des bénéficiaires de l’aide bilatérale ou multilatérale qu’ils entendent fournir.

Que l’on veuille bien reconsidérer la plupart des crises et des conflits meurtriers d’aujourd’hui, et l’on sera obligé de faire le constat que l’on continuera à tuer au nom de la culture, une culture dévoyée et instrumentalisée, que l’on continuera à massacrer et à exterminer, au nom de différences religieuses ou ethniques, tant que ne l’on n’acceptera pas, que l’on ne respectera pas l’autre dans son altérité, tant que l’on ne sera pas convaincu que l’on peut consentir à l’autre, à tous les autres sans renoncer à soi.

Que l’on veuille bien reconsidérer le déficit de représentation et de démocratie dans les organisations et dans les instances de négociation internationales, et l’on sera obligé de faire le constat que toutes les réformes n’y feront rien tant que l’on n’admettra pas que toutes les cultures ont droit de cité, que toutes les cultures ont le droit de se faire entendre.

« La culture est donc, plus que jamais, comme l’affirmait Léopold Sédar Senghor, la condition première et le but de tout développement ». Mais elle est aussi, plus que jamais, « imagination, invention, création de nouvelles valeurs en fonction de l’avenir, création de l’avenir dans le présent ».

Et le principe de diversité culturelle, nous invite, à cet égard, à imaginer, à inventer, à créer d’autres formes de richesses qui ne soient pas seulement matérielles, mais aussi scientifiques, artistiques, spirituelles, aux antipodes de cette culture et de cette pensée unique et standardisée que l’on voudrait nous asséner.

Bien plus, la production de biens culturels n’exprime pas seulement le génie créatif des peuples, elle contribue, aussi, à l’émergence d’une conscience démocratique, au renforcement de la cohésion sociale, tout en constituant une source de revenus et un gisement d’emplois importants.

Excellences,
Mesdames, Messieurs,

Teilhard de Chardin disait que « Rien dans l’univers ne peut résister à l’ardeur convergente d’un nombre suffisamment grand d’intelligences groupées et organisées ».

La Francophonie expérimente, chaque jour, la magistrature d’influence que constitue l’ardeur convergente d’un nombre suffisamment grand d’intelligences émanant de cultures différentes, de pays, de régions, de continents différents.

Elle expérimente, chaque jour, dans ses concertations et ses prises de position sur la scène internationale, qu’il est possible de transcender les différences pour parvenir à des décisions communes. Le Sommet de Québec aura été, à cet égard, le premier forum Nord-Sud consacré à la crise économique mondiale.

Elle expérimente, chaque jour, dans la mise en œuvre de sa coopération multilatérale que nous avons tous à apprendre les uns des autres, que nous avons continuellement matière à nous enrichir mutuellement sur la voie du progrès et de la civilisation de l’universel.

C’est dire que le respect et la promotion de la diversité culturelle, n’est pas pour nous, un slogan, ou un programme parmi d’autres, il est le fil conducteur de toutes nos actions et d’une approche de la coopération et des relations internationales qui est, en quelque sorte, le label de la Francophonie. Une approche fondée sur le respect des différences et sur la solidarité.

C’est dans cet esprit que nous nous attachons à diffuser, à faire connaître, à offrir en partage les trésors des cultures qui s’expriment en langue française. Une langue française que les créateurs de tous les pays de l’espace francophone enrichissent sans cesse de mots nouveaux, de sonorités nouvelles, d’imaginaires nouveaux.

C’est dans cet esprit que nous accompagnons nos pays membres en situation de conflit, en sortie de crise ou en transition sur le chemin difficile de la paix, de la démocratie, de l’Etat de droit et des droits de l’Homme, en prenant en compte les réalités et les spécificités propres à chaque situation, en privilégiant la concertation, les mises en réseaux, les échanges d’expériences.

C’est dans cet esprit que nous œuvrons en matière d’éducation. Là encore il ne s’agit pas d’imposer un modèle, mais bien plutôt d’accompagner les États en les aidant, aussi, à réformer, renforcer, structurer leurs systèmes éducatifs.

C’est dans cet esprit que nous appuyons, en matière de développement durable, l’amélioration de la gouvernance économique, le renforcement des capacités, la concertation et la recherche de stratégies communes dans les grandes négociations internationales.

C’est dans cet esprit qu’il faut comprendre, enfin, notre combat en faveur de la langue française. Il ne s’agit pas, pour nous, d’instaurer un impérialisme linguistique, mais de revendiquer le droit pour toutes les langues et toutes les cultures de voir leur liberté d’expression respectée. Parce que la liberté d’exprimer ses opinions, de faire valoir ses intérêts dans les négociations internationales ou de créer dans la langue de son choix, dans la langue que l’on maîtrise le mieux, est un droit fondamental.

C’est dans cet esprit qu’il faut comprendre, sur la scène internationale, les partenariats étroits que nous avons noués avec les Lusophones, les Hispanophones, l’Union latine, les Arabophones ou les Anglophones.
C’est dans cet esprit qu’il faut comprendre notre action pour que soit respecté le statut de la langue française, et plus largement le multilinguisme, dans les organisations internationales ou le Mouvement olympique, ou encore pour que soit assurée la place du français dans la société de l’information.

C’est dans cet esprit qu’il faut comprendre, au sein de notre espace, le souci que nous avons de valoriser les langues partenaires, parallèlement à nos programmes d’enseignement du français et en français.

Excellences,
Mesdames, Messieurs,

Nous fêterons, en mars prochain, les 40 ans de notre organisation, qui a su tout au long de ces années nous démontrer que la langue française pouvait devenir, comme le prédisait Léopold Sédar Senghor, « cet outil miraculeux trouvé dans les décombres de la colonisation ». Un outil qui a permis, en son temps, à des peuples, anciennement sous tutelle, d’entrer, pour la première fois, en contact entre eux, d’entrer, pour la première fois, en contact avec d’autres peuples, sur d’autres rivages, en un mot, d’entrer, pour la première fois, en politique, au sens le plus élevé.

J’ai la conviction, quarante ans après, que la Francophonie, qui a su évoluer avec le monde, peut devenir cet outil miraculeux trouvé dans les avatars de la mondialisation. Un outil qui permettra à des peuples de construire, ensemble, le beau dessein d’assumer la dignité et l’intégralité de l’humain jusque dans ses divergences, de favoriser le besoin d’ouverture et d’enracinement de l’individu, de conjuguer harmonieusement aspiration à l’universel et diversité, premier pas sur le chemin d’une communauté de destin enfin assumée de l’intérieur et non plus seulement proclamée.

C’est cette conviction que je voulais partager, avec vous, aujourd’hui, parce que si la Francophonie reste une organisation modeste, il n’en demeure pas moins qu’elle est capable de grandes œuvres, à l’image de l’Acadie qui s’est donné les ambitions et les moyens de devenir, selon les mots d’Antonine Maillet, « visage d’une plus vaste réalité qui s’appelle l’homme de tous les temps et du monde entier. »

Je vous remercie.

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