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DISCOURS DE M. ABDOU DIOUF - CHARITÉ-SUR-LOIRE, 28 MAI 2009

Discours prononcé par le Secrétaire général de la Francophonie à l’inauguration de la 5e édition du Festival du Mot.

Je voudrais remercier les organisateurs de ce festival qui me permettent de me rapprocher de la Loire, ce fleuve qu’on pourrait presque qualifier de littéraire, par la quantité de grands écrivains qui ont fréquenté ses rives et y ont puisé leur inspiration. Sans doute, ses eaux et le paysage qu’il façonne sont-ils porteurs de messages cachés qu’il s’agit de traduire en Mots. Les organisateurs du festival ont su mettre à profit ce climat très particulier et je les en félicite. Le plaisir de cette visite est amplifié par la perspective d’y découvrir le quai Léopold Sedar Senghor, puisque mon illustre prédécesseur y fut capturé lors de la seconde guerre mondiale alors qu’il servait dans les Tirailleurs sénégalais.

En préparant cette intervention, dont on m’a dit qu’elle serait présentée dans un cadre festif, puisque nous inaugurons le Festival du Mot, je suis tombé sur un texte d’Henri Lopes qui est à la fois un ami, l’Ambassadeur du Congo à Paris et surtout un grand romancier africain.

Henri Lopes était à Bâton Rouge en Louisiane il y a quelques semaines pour y recevoir le prix Louisiane 2009 de l’Université de cet État.

Dans son discours, il évoquait le caractère francophone de son métier d’écrivain et disait ceci : « la Francophonie m’offre une ressource. Le droit de puiser dans le trésor des langues françaises de l’histoire et de la planète et de m’approprier les expressions qui conviennent à mon récit et à mes personnages ; le droit de mettre dans la bouche d’un personnage congolais telle locution qui appartient plutôt au français de Treichville en Côte d’Ivoire, au français créolisé de la Caraïbe, voire à la langue de Rabelais ».

J’ai été particulièrement frappé par son expression « les langues françaises de l’histoire et de la planète ». Il résume à merveille, dans cette formule percutante, l’essentiel de mon propos. L’emploi du pluriel d’abord, en parlant « des langues françaises », correspond bien à l’esprit de l’expression que nous utilisons maintenant pour parler du Sommet Francophone en le nommant « Conférence des chefs d’État et de gouvernement des pays ayant le français en partage ». Si nous avons le français en partage, c’est donc que nous pouvons l’enrichir, chaque pays et chaque région le faisant à sa manière. Comme le dit Henri Lopes en parlant des « langues françaises de l’histoire » chacun peut y ajouter ce que son histoire propre lui a légué. Robert Charlebois ne me contredira certainement pas si je dis que l’histoire linguistique du Québec est indissociable de la Bataille des plaines d’Abraham, et celle de mon pays, le Sénégal, de la traite négrière ou de la colonisation.

J’aime beaucoup aussi la seconde expression utilisée par Henri Lopes : « des langues françaises de la planète ». La Francophonie compte maintenant 70 pays et gouvernements répartis sur les cinq continents. Nous oublions malheureusement trop souvent que notre langue est indéniablement une langue de la planète, ce dont nous devrions être fiers. Elle n’est pas la seule dans cette catégorie, l’anglais bien sûr, mais aussi l’espagnol, le portugais et l’arabe sont aussi des langues internationales. Si nous arrivons à coopérer efficacement entre espaces géolinguistiques, nous pourrions faire que le Monde ne se décline pas que dans les mots d’une seule langue. Nous pourrions alors raconter le monde avec toute la richesse et les nuances qu’offrent les millions de mots de ces langues planétaires.

Mais comme je le disais précédemment, je souhaite respecter le caractère festif de cette inauguration. En conséquence, je ne vais pas faire un discours politique sur le rayonnement de la langue française dans le monde, même si cette préoccupation est au cœur de mon engagement en Francophonie. Je veux, comme nous y invitent les organisateurs de ce Festival, partager avec vous mon amour des mots de notre langue commune, et à ce propos, je m’enorgueillis d’être à l’origine de la création d’un néologisme Senghorien.

Vous auriez sans doute été étonnés que je n’évoque pas la mémoire de celui qui fut mon mentor politique alors que nous sommes réunis autour de la magie des mots. Senghor, qui fut l’un des grands magiciens de l’agencement harmonieux des mots afin qu’ils deviennent poème, chanson, conte, a créé pour moi, le mot « Primature ». Je lui dois donc d’avoir été le premier à avoir, en quelque sorte, habité ce nouveau mot. En effet, en s’interrogeant sur l’annonce de ma nomination au poste de Premier ministre du Sénégal, Senghor cherchait une manière de dire à la fois la fonction et le lieu physique où elle s’exercerait. Il voulait éviter la périphrase. Il voulait aller droit au but en utilisant les ressources de la langue française, quitte à effrayer ses gardiens les plus farouches. On lui doit aussi d’avoir mené une bataille au sein même du cénacle de la langue française, l’Académie, pour faire accepter le mot « essencerie » que les sénégalais avaient créé et utilisaient fréquemment pour désigner de petites stations de distribution d’essence.

L’Afrique, mon continent d’origine, a beaucoup donné à la langue française. Sans doute est-ce lié au foisonnement des langues africaines et à la nécessité identitaire née du besoin de libération de la colonisation culturelle engendrée par la colonisation politique.

En s’appropriant la langue du colonisateur et en la nourrissant de ses propres références culturelles, l’auteur africain accomplit une œuvre de création libératrice. Dans ce contexte, je suis particulièrement intéressé par le débat sur la littérature francophone ou la littérature-monde. Je ne souhaite pas rouvrir ce dossier sur lequel je me suis déjà prononcé, mais je veux tout simplement rappeler qu’à mes yeux, ce qui importe, est d’abord et avant tout que les auteurs créent, que leurs œuvres circulent pour être connues afin de nourrir la grande diversité de l’espace francophone. Les mots sont les véhicules de cette circulation culturelle. Nous devons trouver les moyens appropriés pour qu’ils rejoignent nos populations afin d’apprendre les uns des autres. Plus ambitieux encore, nous devons développer les outils pour parler aux autres aires géolinguistiques, car ce dialogue est la seule réponse efficace aux effets de la mondialisation culturelle qui tue la diversité plutôt que de la nourrir.

En terminant je voudrais vous dire combien je suis impressionné par l’originalité du Festival du Mot et par la qualité de l’offre culturelle présentée aux festivaliers. Votre initiative, comme celle de plusieurs groupes amoureux de la Francophonie et de la langue française, contribuent à cet effort commun pour nous faire prendre conscience qu’il y a de multiples façons de concevoir le monde et d’utiliser les Mots pour le dire. Je vous souhaite à tous, dans le cadre du Festival, de découvrir ces mots nouveaux et de les faire vôtres.

Permettez-moi, pour conclure, de vous citer quelques paroles d’une magnifique chanson de Robert Charlebois, l’invité spécial du festival. Elle n’est pas écrite en français que l’on qualifierait de standard mais le message est clair et fort. Je vous les lis sans l’accent approprié bien sûr :

« Autour de moi il y a la guerre, la peur, la faim et la misère.
J’voudrais qu’on soit tous des frères,
c’est pour ça qu’on est sur la terre.
Chus pas un chanteur populaire,
je suis rien qu’un gars ben ordinaire. »

Bon Festival !

Je vous remercie.

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