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DISCOURS DE M. ABDOU DIOUF - CITÉ DU VATICAN, LE 14 FÉVRIER 2009

Discours prononcé par le Secrétaire général de la Francophonie lors du congrès d’études : L’ÉTAT DE LA CITÉ DU VATICAN – 1929 -2009 « Un petit territoire pour une grande mission ».

« Lundi dernier, le Chef de l’État assistait au Pèlerinage national catholique au Sanctuaire Marial de Popenguine. Aujourd’hui, il est présent à l’inauguration de la grande Mosquée de Touba. Cette double présence n’étonnera que ceux qui persistent à ignorer l’Afrique et ses
réalités. Pour nous, Sénégalais, ce sont, là, les fondements de notre politique nationale.
 » Ainsi s’exprimait, le 7 juin 1963, Léopold Sédar Senghor, le premier Président de la République du Sénégal, mon pays.

En cette Table ronde de clôture du Congrès d’études sur l’histoire et l’actualité de l’État de la Cité du Vatican, ce petit territoire matériel indispensable à l’exercice d’un pouvoir spirituel, pour répondre à votre aimable invitation, il m’est particulièrement agréable d’ouvrir
ma parole sur celle de mon illustre prédécesseur à la tête du Sénégal.

Léopold Sédar Senghor, homme de foi, était aussi à l’origine de la belle et noble aventure de cette Francophonie que votre serviteur a l’honneur de diriger, une Francophonie qui est un espace de solidarité née du partage de la langue française, langue de la diplomatie du Vatican et ciment entre différents peuples vivant aux quatre coins du monde. Sa Sainteté le Pape Paul VI disait, s’adressant à Maurice Druon : « Le français exerce la magistrature de l’essentiel. »

Au cours des 50 dernières années, les relations entre le Vatican et le Sénégal ont connu, à quatre reprises, un regain d’intensité dont il me plaît, ici et maintenant, de souligner la portée et la signification ; et je suis particulièrement heureux de le faire en ce haut-lieu de
l’Esprit, à l’occasion de la célébration du quatre-vingtième anniversaire du Saint-Siège.

Par-delà l’ancienneté relative de la présence de l’Eglise en Afrique et au Sénégal, je pense très exactement à ces autres moments où l’histoire paraît s’accélérer en raison de l’empreinte des actes et des symboles sur les consciences et le devenir de la société. Dans mon pays, le passage de témoin entre Monseigneur Lefebvre, et Monseigneur Hyacinthe Thiandoum, futur premier évêque de souche, archevêque de Dakar, en constitua le geste inaugural. L’élévation à la dignité cardinalice de Monseigneur Thiandoum fut le deuxième temps fort, fêté unanimement par tous les Sénégalais.

La visite de Sa Sainteté le Pape Jean-Paul II, en 1992, restera, pour tous les Sénégalais, un des repères historiques les plus mémorables de notre jeune nation. Mon épouse et moi en avons gardé un souvenir affectueux et reconnaissant. J’étais alors, par la grâce de Dieu et la
confiance de mes compatriotes, Président de la République. Et, comme il se doit, c’est le gouvernement et l’ensemble des corps constitués, au nom du peuple sénégalais qui se mobilisèrent pour réserver au Saint-Père un accueil à la mesure de l’événement. Ce fut certes une visite d’Etat que nous avons appréciée à sa juste et haute valeur diplomatique
mais ce fut aussi un séjour dont la haute portée symbolique n’échappa à personne. Dans ce pays dont la majorité des citoyens est de religion musulmane, en allant à la rencontre des catholiques qui espéraient et attendaient sa venue depuis longtemps, le Pape avait ajouté à
l’expérience de mes compatriotes, un exemple vivant de partage d’un espace d’unité et de diversité. Et comment ne pas rappeler cet autre moment d’intense émotion, lorsque, sur l’île de Gorée, précisément à la Maison des esclaves, devant la porte dite du voyage sans retour, l’éminent successeur de Saint-Pierre, s’adressant au monde entier, s’exprima ainsi sur la douloureuse tragédie de la traite négrière : « Pardon pour l’holocauste oublié. »

Et voilà qu’à son tour, Sa Sainteté le Pape Benoît XVI a marqué d’une pierre blanche la relation pluriséculaire qui lie le Vatican à mon pays. En effet, dès l’entame de son nouveau magistère, il a élevé à la dignité cardinalice, l’actuel archevêque de Dakar, Monseigneur Théodore Adrien Sarr. Cette consécration du grand prélat sénégalais fut ressentie et
célébrée par ses concitoyens de toutes obédiences politiques, religieuses et ethniques comme une marque insigne de considération et d’estime. La ferveur nationale qui accompagna les festivités de cette promotion est comparable à celle qui s’empara de tous les Sénégalais lorsque, après avoir pleinement rempli son sacerdoce le Cardinal Thiandoum, auquel il succéda quelques années plus tôt, fut rappelé à Dieu.

Si la permanence des Missions diplomatiques dans les deux Etats depuis que le nôtre a accédé à la souveraineté internationale a pu servir d’adjuvant à ce processus, il me semble que la qualité des Pasteurs de l’Eglise, à Rome comme à Dakar, dans ces tournants décisifs, doit aussi être souligné et magnifié. Et ce tableau rapide serait encore bien plus
incomplet sans la mention et la référence à cette figure emblématique de ce que je me hasarde à appeler l’exception sénégalaise, j’ai nommé le grand poète catholique Léopold Sédar Senghor, pionnier et bâtisseur, père de la nation sénégalaise, issu d’une double minorité, religieuse et ethnique mais qui a, au bonheur de tous, conduit, vingt années durant, les destinées d’un peuple à très forte majorité musulmane.

Exception sénégalaise ai-je dit ! Oui, je sais qu’il y a sans doute, toujours, quelque chose d’excessif à vouloir s’attribuer des vertus spécifiques. Considérons alors, plus modestement, que c’est la fortune du Sénégal de vivre une telle expérience. Et je tiens donc comme chance et comme motif de fierté de mes compatriotes le fait qu’un long commerce avec toutes sortes d’idées, de peuples et d’institutions aient forgé en eux cet esprit de coexistence qui cimente le commun vouloir de vie commune qui est un vivre ensemble avec nos différences, dans leurs fécondantes complémentarités. Et il n’est pas exagéré de soutenir que tout ce devenir complexe et mouvant repose sur un socle de religiosité
ancienne et permanente. Saint Paul avait, il me semble, dans sa célèbre épître aux Corinthiens, constaté le même phénomène. J’ajouterai encore un mot dans ce registre en parodiant Léo Frobenius, ce savant allemand qui concluait, au terme d’une longue enquête sur l’histoire de l’Afrique, que les Africains sont civilisés jusqu’à la moelle des os.
Je crois pouvoir dire aussi que les Sénégalais sont religieux jusqu’à la moelle des os.

C’est à Léopold Sédar Senghor que nous devons également la notion d’accord conciliant, cette belle expression qui résume l’essence de cette sorte d’art de vivre Sénégalais. Un accord conciliant qui n’est ni de l’unanimisme, ni le sacrifice de la vérité sur l’autel d’une molle et coupable entente et encore moins la négation de nos différences culturelles, religieuses ou autres. La conception senghorienne de l’accord conciliant peut, sans conteste, être regardée comme une forme particulière de consensus. Elle a, sans aucun doute, quelque chose à voir avec ces longues délibérations caractéristiques de la palabre
africaine. Les historiens et les anthropologues n’auront de leur côté aucune réticence à voir dans le legs des religions de terroirs et de groupes ethniques, une part d’explication à cette propension des catholiques et des musulmans du Sénégal à donner à leurs religions
respectives le visage africain qui se lit dans maintes pratiques les rendant plus assimilables par la majorité de leurs adeptes. Toutes ces raisons et bien d’autres encore confirment et éclairent un point fondamental, je veux dire, l’attachement du peuple sénégalais à la valeur du lien social.

Condition essentielle de notre vivre-ensemble, ce lien social se trouve tout entier dans la recherche et la culture de ce qui unit et non dans ce qui divise. Aussi, dans la vie quotidienne comme dans les moments de grande communion, mes compatriotes ne discutent-ils pas les dogmes. L’accord conciliant procède de la forme de dialogue sans doute la plus féconde et la plus simple de toutes, ce qu’on pourrait appeler le dialogue par les actes ou par les oeuvres. C’est dans les gestes nombreux et divers qui irriguent les mécanismes traditionnels et modernes de solidarité, que se noue et s’affirme, chaque jour
un peu plus, ce dialogue des oeuvres. C’est la voie que, par leur extraordinaire créativité, les populations ont inventée pour aller à l’essentiel de ce qui préserve le lien social. N’est-ce pas cela aussi l’un des messages les plus puissants et les plus universels des religions révélées, à savoir oeuvrer pour faire reculer et disparaître les inégalités, la mésentente, le désarroi, l’indigence, la peur de l’autre et du lendemain. Cette part des théologies des différentes religions monothéistes - qui pourrait être regardée comme l’équivalent d’un
programme social - est sans doute le lieu par excellence pour donner corps à ce que le dialogue inter religieux en général et le dialogue islamo-chrétien en particulier se sont engagés à construire pour promouvoir la paix et la compréhension dans le monde.

Si la paix est la condition ainsi que le nouveau nom du développement, comme Sa Sainteté le Pape Paul VI l’avait si remarquablement dit, je reste convaincu que la solidarité doit en constituer le levain.

Solidarités horizontales et solidarités verticales. Solidarités horizontales à l’instar des nombreuses oeuvres missionnaires catholiques dans les domaines de la santé, de l’éducation et de la formation. Solidarités horizontales vécues dans et par le partage, à la ville comme dans le monde rural pour construire ensemble une église ou une mosquée,
cultiver les champs, manger la viande de l’Aïd (la fête du mouton) ou la bouillie de mil à la pâte d’arachide pour célébrer Pâques.

Solidarités horizontales à la manière de ces familles dont certains membres sont catholiques et d’autres musulmans sans cesser d’être frères et unis, tous tendus vers un même idéal de vie commune et équilibrée. Dans ce registre de construction du vivreensemble,
il convient de s‘arrêter également sur la place et la signification des solidarités verticales. Elles concernent l’Etat quant à son devoir envers tous ses démembrements et composantes qui doivent être traités avec équité et sous le seul égide de la loi par l’allocation du minimum partagé et nécessaire à l’accomplissement des actes de dévotion et de culte.
D’ou le sens que la Constitution sénégalaise a toujours donné à la laïcité. En prenant le soin de préciser ce qu’elle n’est pas aux yeux du constituant et ce que les Sénégalais, toutes confessions confondues, ne veulent pas qu’elle soit. La laïcité n’est ni indifférence et encore moins hostilité à l’égard de la religion. En garantissant la liberté de conscience, la liberté du culte et le pluralisme religieux notre loi fondamentale met l’accent sur la signification et la pertinence de la notion d’espace public et l’égalité de tous devant la loi qui doit demeurer la référence commune aux politiques sociales concernant les institutions religieuses et leurs adeptes.

Cette compréhension de la laïcité qui ne va pas toujours sans difficulté demeure cependant largement partagée et offre aux Sénégalais l’opportunité d’une mise en cohérence des politiques publiques avec ce fond culturel trans-religieux qui nous vaut la réputation, non
surfaite je crois, de pratiquer le dialogue inter religieux avant la lettre.

De tout cela, je sais que le Pape Benoît XVI est informé et convaincu. Ses initiatives pour l’avènement d’un monde de paix et de plus grande compréhension le donnent à voir depuis qu’il est sur le trône de Pierre. Or donc, je ne pouvais trouver meilleure opportunité pour saluer l’esprit qui guide les communautés religieuses de mon pays et du continent africain et les institutions nationales et universelles qui en sont les bergers éclairés.

En dépit de certaines réticences et difficultés que l’on ne saurait feindre d’ignorer sans mutiler gravement la réalité, l’espoir que nous nourrissons est que l’esprit de l’accord conciliant, si cher au premier Président du Sénégal et à ses deux successeurs – qu’il s’agisse de votre serviteur ou de l’actuel Président du Sénégal, Maître Abdoulaye Wade - se répande dans les coeurs et sur toute la Terre pour faire des valeurs religieuses et spirituelles des vecteurs de concorde et de paix et non de haine et de conflit .

Je vous remercie.

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