Organisation internationale de la Francophonie

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DISCOURS DE M. ABDOU DIOUF - CÔTE D'IVOIRE, 25 JUIN 2009

Discours prononcé par le Secrétaire général de la Francophonie lors de la célébration du 50e anniversaire de la création de l’Ordre des avocats de la Côte d’Ivoire.

C’est pour moi tout à la fois un honneur et une joie sincère que de pouvoir célébrer à vos côtés, Monsieur le Président de la République, et en présence des membres de cette éminente Assemblée, le 50e anniversaire du barreau de Côte d’Ivoire.

Je suis d’abord ici pour vous délivrer le message amical de la Francophonie, un message de confiance, un message de solidarité, un message d’espoir pour l’avenir de votre nation, de votre peuple, mais aussi de tout le continent.

Et je veux voir dans Yamoussoukro, cette ville qui incarne la créativité, la détermination, la volonté de marquer l’Histoire, cette ville qui incarne la volonté de la Côte d’Ivoire, sous votre conduite éclairée, cher Président Laurent Gbagbo, de préserver et de faire fructifier l’héritage légué par ce Grand Sage de l’Afrique que fut Houphouët Boigny, je veux voir dans cette fière Cité le symbole d’un grand et beau pays réconcilié avec lui-même et avec son avenir de paix, de stabilité et de prospérité.

Je suis également, ici, pour rendre hommage aux Avocats que vous représentez, parce que vous êtes des acteurs de premier plan au service de la démocratie, de l’État de droit et des droits de l’Homme, des acteurs engagés, courageux et lucides, comme en témoignent le choix des thématiques qui présideront à vos débats.

Mais par-delà votre fonction d’observation et d’évaluation des pratiques de la démocratie, des droits et des libertés, par-delà la fonction tribunitienne que vous assumez dans l’alerte précoce et la prévention des crises et des conflits, en dénonçant les manquements à la démocratie, les violations des droits et des libertés, je veux saluer, une nouvelle fois ici, comme j’ai eu l’occasion de le faire lors du Congrès annuel de la conférence internationale des barreaux de tradition juridique commune, votre vocation œcuménique.

Être avocat c’est, en effet, à travers la défense d’un homme, vouloir, à chaque fois, défendre la justice, la liberté, l’humanité, vouloir, à chaque fois, que la justice soit juste pour tous et partout.

Excellences,
Mesdames, Messieurs

Notre époque est celle du déséquilibre, de l’instabilité, des incertitudes engendrées par la fin de la Guerre froide et une mondialisation débridée.
Notre époque est celle où tout peut encore basculer vers le meilleur ou vers le pire.

Mais notre époque est aussi celle qui nous offre la chance et la responsabilité historiques de pouvoir écarter les menaces engendrées par la mondialisation pour n’en réaliser que les promesses inédites, de pouvoir redessiner les équilibres politiques du monde, de pouvoir relever, pacifiquement et démocratiquement, les défis qui engagent l’avenir de l’humanité toute entière, et non pas seulement les intérêts immédiats de quelques uns.

Nous avons tous vocation à devenir les avocats de ce nouveau projet à l’échelle du monde.

Nous avons tous vocation à nous lever pour revendiquer que la justice soit juste pour tous et partout, pour que les droits de l’Homme, pour que les droits économiques, politiques, sociaux et culturels soient pour tous et partout réalisés et respectés.
Nous avons tous vocation à être les avocats de notre destin collectif et singulier.

C’est dire que tous les peuples et toutes les Nations doivent aujourd’hui être convaincus, qu’au moment où la société mondiale réalise l’universel décloisonné, le temps n’est plus au cloisonnement pour les États.

Notre village global est devenu transparent. Il n’est plus une arrestation arbitraire, un homme que l’on torture, une minorité que l’on persécute ou une élection contestée, qui ne fassent l’objet d’une information diffusée, en temps réel, sur tous les continents.

Notre village global est devenu perméable. Les instabilités se communiquent désormais entre le niveau mondial et le niveau local. Je pense, ponctuellement, à la crise économique et financière internationale. Je pense, plus généralement, à ces menaces que constituent pour la démocratie et pour la paix les extrémismes de tout bord, le crime organisé, le terrorisme. Je pense à la nécessité de repenser les grandes missions de l’État face à la mondialisation et à la multiplication de juridictions supranationales. Mais de la même manière, les séismes locaux peuvent générer des ondes de choc au niveau régional, voire global.

Présider au destin d’un peuple, c’est donc aussi, désormais, orienter, en partie, le destin de tous les peuples.

Et j’ai la conviction que c’est dans cette mise en perspective internationale, dans cette prise en compte de notre interdépendance avérée, que doivent s’inscrire, aujourd’hui, les politiques nationales de développement économique, social et culturel, mais aussi l’approfondissement de la démocratie et de l’État de droit.

Comment un État pourrait-il prétendre faire respecter les règles du jeu démocratique sur le plan international et dénoncer la dictature du plus fort, s’il n’est pas en mesure, dans le même temps, d’élaborer et de faire respecter les règles du droit sur son propre territoire ?
Je sais bien que certains se sont essayés, à l’inverse, à pratiquer une démocratie irréprochable sur le plan intérieur et à agir de manière antidémocratique sur le plan extérieur. Force est de constater qu’ils y ont perdu en crédibilité et en respectabilité. Car si « on ne fait pas de politique avec de la morale, disait Malraux, on n’en fait pas davantage sans. »

Bien plus ! un État défaillant sur le plan de la démocratie, des droits et des libertés, n’est pas seulement un Etat voué, tôt ou tard, à la violence et aux conflits internes, il devient aussi une proie potentielle, dans ce que Léopold Sédar Senghor appelait « la jungle de la politique internationale où règnent, féroces, les grands fauves », une proie d’autant plus guettée qu’elle détient des ressources convoitées. Les exemples ne manquent pas, et sur tous les continents.

Notre époque est celle de tous les possibles. Et nous avons tous vocation à devenir les avocats et les artisans d’un avenir meilleur.

Prendre en compte notre interdépendance avérée, accepter de s’inscrire dans une version « glocale », qui mêle à la fois notre implication au niveau global et notre ancrage au niveau local, c’est donc accepter de lire les dérives et les échecs des heures sombres du passé de chacun, à la lumière de valeurs universellement partagées qui éclaireront l’avenir de tous.

C’est accepter d’admettre que l’instauration d’un régime démocratique ne suffit pas à garantir une gouvernance de qualité tant que certains dirigeants continueront à pervertir les institutions pour protéger leurs intérêts propres et soustraire leur pouvoir au vote populaire et aux contraintes institutionnelles, au détriment de l’intérêt général.

C’est accepter d’admettre que la tenue même d’élections ne suffit pas à garantir la démocratie, tant que ce qui entre dans les urnes n’est pas conforme à ce qui en sort et que l’alternance est refusée.

C’est accepter de porter un regard humble et surplombant sur le temps, le temps de l’Histoire et le temps de l’Homme, un regard qui nous donnera à comprendre que la démocratisation, l’approfondissement de l’État de droit sont des créations continues, des édifices qu’il ne revient pas à un homme de bâtir seul, mais des ouvrages collectifs auxquels chacun, apporte sa pierre, génération après génération.

C’est accepter d’admettre que les hommes passent, mais que les fonctions demeurent, et qu’il faut par là-même adopter une approche à long terme centrée sur le développement d’acteurs et d’institutions essentielles au processus démocratique.

C’est accepter de porter un regard respectueux sur la diversité des contextes sociaux, politiques, culturels.

C’est accepter d’admettre, si l’on veut que s’enracine une véritable culture démocratique, que les institutions de la démocratie et de l’État de droit ne s’exportent pas clefs en mains, et qu’elles ne sauraient encore moins s’imposer par les armes, de la même manière qu’on ne saurait promouvoir un modèle unique de développement socio-économique.

Monsieur le Président de la République,
Excellences,
Mesdames, messieurs,

Souscrire à ces exigences ne relève pas de la seule responsabilité de quelques uns, dont il s’agirait de dénoncer les dérives ou les manquements. Cela relève, vous l’aurez compris, dans le contexte « glocal » que j’évoquais, de la responsabilité de tous, mais aussi de ce qu’il est convenu d’appeler la communauté internationale, mais que je préfère nommer la grande famille humaine.

Car que l’on veuille bien transposer ces exigences à l’échelle de la planète, et l’on verra que nous sommes en présence de quelques uns des défis majeurs qu’il nous faut, ensemble, relever pour que s’instaure une gouvernance mondiale véritablement démocratique, solidaire, et respectueuse des différences.

Vous comprendrez alors que je réponde sans l’ombre d’une hésitation OUI à cette question que vous avez choisi de soulever : « Y a-t-il une vie après le Palais ? ». D’abord, parce que de la même manière que la vocation d’un avocat ne prend pas fin avec son activité, les responsabilités et l’engagement d’un homme d’État, ce en quoi il croit, ne s’achèvent pas avec son mandat.

Un homme est la somme de ses actes, de ce qu’il a fait, mais aussi de ce qu’il peut faire. J’ajouterais même, aujourd’hui plus qu’hier et moins que demain. Car c’est justement une chance inédite pour ce monde nouveau encore en gestation, que de pouvoir s’appuyer sur des hommes et des femmes de convictions et d’expérience qui, dégagés des contingences du pouvoir et de la politique politicienne, peuvent développer une réflexion libre, proférer une parole libre et se faire ainsi les avocats de tous les Hommes sur la voie du progrès de l’humanité et de la civilisation de l’Universel. A eux de le vouloir, à nous de le rendre possible. Soyez assurés, en tout cas, que la Francophonie, qui a déjà suscité un rapprochement fécond entre les anciens chefs d’État d’Afrique et ceux des Balkans, est prête à s’engager dans ce Grand Rendez-vous des Sages à l’échelle de tout l’espace francophone.

Je vous remercie.

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