Organisation internationale de la Francophonie

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DISCOURS DE M. ABDOU DIOUF - ECOLE NORMALE SUPÉRIEURE - RUE D'ULM, LE 15 MARS 2010

Allocution prononcée par le Secrétaire général de la Francophonie lors de la conférence inaugurale de la Semaine de la Francophonie

En ce mois de mars 2010, ici à Paris et partout ailleurs dans son espace, la Francophonie intergouvernementale, dans la joie et dans la ferveur, célèbre le quarantième anniversaire de sa naissance.

En cette période d’anniversaire, à cinq jours du 20 mars, Journée internationale de la Francophonie, le motif qui me conduit en ce lieu de la pensée et du savoir a ceci d’exaltant que la Francophonie sait pouvoir trouver ici l’esprit d’universalisme qui est sa motivation originaire et son ambition essentielle.

En effet, si la Francophonie est immédiatement assimilable à la défense d’une langue, en l’occurrence le français, l’expérience qui est la sienne, et l’exemple qu’elle veut en donner, montre aussi qu’elle vise bien plus que cela. Et en vérité, pour être de plain-pied avec sa pratique, il faut sans relâche associer langue et humanisme. Et vous conviendrez avec moi que l’humanisme n’est que l’autre nom de l’universalisme bien compris, ce qui du reste, me ramène à vous, chers élèves, et à l’Ecole normale supérieure, votre prestigieux établissement, dont la vocation est inséparable de l’idée qui a fondé l’Université, à savoir l’idée romaine d’universitas, actualisée au Moyen-Age et qui rend si bien l’idée d’unité dans la diversité. Ne dit-on pas d’ailleurs que l’humanisme est le mot qui résume le mieux l’héritage culturel qu’on suce à la mamelle de Normale Sup ?

A travers la diversité des disciplines que l’Ecole normale supérieure enseigne, et par le moyen d’une langue commune, votre vocation est de comprendre le monde dans sa complexité, de l’expliquer, de le rendre plus proche et par conséquent assimilable par la pensée, par toute pensée, d’où le fait que l’homme soit, dans cette perspective, le lien qui unit, sans les gommer, les expériences d’espaces et de temps. Voilà pourquoi l’Ecole de la rue d’Ulm a attiré ou formé nombre de grands noms des Lettres et des Sciences de notre époque.

Léopold Sédar Senghor, le poète père fondateur de la Francophonie et Alain Fournier, l’auteur du Grand Meaulnes, Francis Ponge et Jacques Rivière, pour citer quelques exemples, appartiennent à la première catégorie.

Charles Péguy et Jean Giraudoux, Julien Gracq et Aimé Césaire, pour citer quelques exemples appartenant à la deuxième catégorie.

Et je sais combien cette énumération restrictive fait bon marché de tous ceux qui, philosophes, écrivains, historiens, femmes et hommes de sciences ou hommes d’Etat, devraient aussi êtres cités et célébrés.

Je pense à Jean-Paul Sartre, Paul Nizan et à Raymond Aron. Plus près de moi, je pense à Georges Pompidou que j’ai eu l’honneur et le bonheur d’avoir connu par son ami Léopold Sédar Senghor, mon maître et illustre prédécesseur à la tête du Sénégal. Je pense aussi à une autre grande amie et compagnon en immortalité du poète sénégalais, la distinguée helléniste qui n’a cessé de nous rappeler ce que nous devons au Siècle de Périclès, j’ai nommé Jacqueline de Romilly.

Et puisque j’en suis à une énumération, restrictive bien sûr - qu’on veuille bien me le pardonner - permettez moi un petit clin d’œil plein d’amitié et d’affection pour deux de mes compatriotes qui, eux aussi, comme leurs illustres aînés, se penchèrent sur le Bassin aux Ernests, j’ai nommé les philosophes Souleymane Bachir Diagne et Barthélémy Faye. Puis-je me permettre d’y ajouter Catherine Clément, votre compatriote, mon amie, qui n’est pas de la rue d’Ulm, mais de Sèvres ?

L’humanisme du vingtième siècle aura porté la marque indélébile du génie créateur et du courage de ces grands noms. Nous savons tous, ce qu’ils ont fait de la langue et nous saluerons pour toujours ce qu’ils ont fait du français.

Par le français, cette langue d’honnêteté et de gentillesse, ils ont chanté la beauté et exhorté leurs contemporains à la fraternisation et à l’Amour.

Par le français, cette langue parfaite en sa concision, variée en sa sémantique et rigoureuse en sa syntaxe, ils ont exploré les arcanes de la condition humaine et appelé au respect des droits humains et des valeurs cardinales qui garantissent la liberté et la dignité de la personne, dans un monde qui, hélas, a connu les guerres les plus meurtrières, la colonisation, différentes formes d’aliénation, la pauvreté persistante pour des millions d’humains, l’obscurantisme et l’égoïsme.

Mesdames, Messieurs, chers élèves, c’est parce que ces maux sont en porte-à-faux avec les idées de progrès et de rationalité, crédo de toute la philosophie des Lumières, que ces grands noms et ces grandes figures ont mis la langue au service de l’esprit pour la construction d’un monde meilleur.

Voilà pourquoi, à mon humble avis, les futures élites que sont les Normaliens, instruits de longue date de ce que je viens d’esquisser à grands traits, ne peuvent pas et ne doivent pas négliger le français.

Et ce n’est pas à vous, chers élèves, que j’apprendrai qu’il y a loin d’une conception du rôle de la langue comme facteur déterminant de notre identité francophone à celle de la langue comme instrument de fermeture identitaire dans un nationalisme étriqué et de mauvais aloi.

Je sais que cette tentation identitaire sectaire est grande et qu’elle a des adeptes qui se réclament de considérations fort éloignées de l’idéal d’humanisme et d’universalisme qui sont au principe de l’action de la Francophonie, mais également des valeurs qui fondent l’Ecole en général, l’Université et ses grandes institutions comme l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm en particulier.

Notre expérience internationale et la poussée des facteurs de mondialisation dans ce qu’elle a de plus fécond et de plus désirable, nous fondent à penser et à proclamer que la défense du français est aussi défense de la diversité linguistique. Notre monde, parce qu’il est voué à l’ouverture et à l’altérité, parce qu’il n’a pas de motif plus élevé que l’enrichissement mutuel des cultures diverses qui la composent, notre monde dis-je, doit nécessairement devenir de plus en plus polyglotte. Il doit préserver ses langues et les parler à des niveaux divers, local, régional et international. Par nécessité d’une politique internationale équilibrée, pour des besoins professionnels, pour des raisons de voisinage géographique, par choix personnel et goût de la rencontre avec l’autre, pour la diffusion du savoir, activité pour laquelle la traduction est devenue un des métiers les plus importants pour donner corps à l’idéal d’universalité, pour toutes ces raisons et pour bien d’autres encore, il est vital pour notre humanité de croire à la nécessité de la diversité linguistique et de travailler à son effectivité.

Telle est notre conviction, tel est notre credo, et en Francophonie, nous déployons une intense activité dans cette direction et notamment dans le cadre de notre coopération avec les autres aires linguistiques.

Les locuteurs francophones qui appartiennent à différentes aires culturelles savent ce que cette expérience a d’enrichissant et de tonique. Riches d’héritages culturels divers, ils sont plus de deux cents millions de personnes dans le monde à faire vivre le français, à le féconder par le souffle de leur originalité et celui de leur oralité pour certains, à l’enrichir continuellement par l’apport de leurs imaginaires et à le faire rayonner aux quatre coins de la planète, dessous les couleurs d’un arc-en-ciel de créativité toujours renouvelée.

Aussi, la défense du français doit-elle devenir pour tous les francophones, défense d’un bien international et transnational. Une telle richesse de rapports à une langue, dans le travail comme dans certaines manières de vivre, ne peut que constituer pour la langue française un moyen de s’affirmer et de contribuer puissamment au rapprochement et à la compréhension entre les hommes.

Chers normaliens et futures élites d’ici et d’ailleurs, si la défense du français est ainsi perçue et ainsi vécue, comment dès lors, ne pas penser que vous avez toutes les raisons d’être fiers de faire partie de cette large communauté d’hommes et de femmes présente aux quatre coins du monde, sur les cinq continents, sous des latitudes diverses, dans des cultures diverses et souvent différentes, mais unis autour d’une langue commune. Ces hommes et ces femmes, vivent dans des cultures qui restent vivantes et attachées au principe d’égalité qui, tout autant que le médium qu’ils ont en partage, les fortifie dans leur double besoin d’enracinement et d’ouverture qui est le vrai sens de l’humanisme.

C’est de l’entrelacement et au croisement de ces deux notions que surgit l’Universel. Enracinement dans ses valeurs propres et ouverture, d’abord à soi et du même coup aux autres. Un enracinement sans ouverture est aveugle, une ouverture sans enracinement est vide. La rencontre des deux est une étape essentielle vers le Rendez-vous du donner et du recevoir, si cher à Senghor et à Césaire.

Chers élèves,
Plus qu’une simple interrogation, vous l’aurez remarqué, cet énoncé qui clôt mon propos, traduit ma profonde conviction que si nous sommes aujourd’hui réunis ici au 45 de la rue d’Ulm, répondant à l’aimable invitation de l’Association Francophonie-Ens que je félicite pour sa belle et noble initiative, si nous sommes ici, en ce haut lieu où souffle l’esprit, c’est bien parce que nous voulons, de concert, chercher les moyens d’aller plus loin dans cette direction.

Et pour cela, je suis à votre écoute et vous remercie d’avoir fait de moi votre hôte pour un bref banquet de l’esprit dont j’espère qu’il se poursuivra, ici et ailleurs, sous les formes les plus appropriées, pour faire de notre chère Francophonie un lieu et un promontoire à partir desquels se déploie un nouvel horizon pour que, de part et d’autres des frontières, des cœurs poreux fraternisent et, comme l’a chanté Léopold Sédar Senghor, dans son poème Prière de paix, dédié à Georges et Claude Pompidou, que ces cœurs donnent à leurs mains chaudes qu’elles enlacent la terre d’une ceinture de mains fraternelles.

Je vous remercie de votre aimable attention.

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