Organisation internationale de la Francophonie

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DISCOURS DE M. ABDOU DIOUF - LIMOGES, LE 5 OCTOBRE 2007

Discours prononcé par le Secrétaire général à l’occasion d’une Table-ronde à la Bibliothèque francophone multimédia sur le thème "La Francophonie est-elle encore une idée neuve ?" à Limoges (France)

Je suis particulièrement heureux d’être parmi vous, aujourd’hui, en Limousin, cette belle région française, dans la mesure où la ville de Limoges vit chaque année, depuis vingtquatre ans, au rythme du Festival des Francophonies. Je suis convaincu, Monsieur le Président, Madame la Directrice, que de telles manifestions font plus pour la Francophonie que tous les discours, car elles permettent au plus grand nombre de voir, d’apprécier la Francophonie en actes, dans toute la richesse de sa créativité et de sa diversité. Et je tenais, une nouvelle fois, à vous en féliciter et à vous en remercier.

« La Francophonie est-elle encore une idée neuve ? ». Je pourrais couper court à tout débat en vous disant que les bonnes idées n’ont pas d’âge, qu’elles ont seulement de l’avenir.

Mais toute question appelle une réponse. Avant, donc, de répondre à cette interrogation stimulante, permettez-moi de m’arrêter quelques instants sur sa formulation, et plus particulièrement sur l’adverbe « encore », qui nous invite à penser que la Francophonie a été, en d’autres temps, une idée neuve. Ce n’est pas moi qui vous contredirai, et j’entends même vous démontrer qu’elle l’est restée. Cela étant, il faut, me semble-t-il, préciser, dans un premier temps, de quelle francophonie on parle.

Parce qu’il y a la réalité, et puis il y a, encore et toujours, malheureusement, les clichés, le prêt à penser dont la Francophonie continue de pâtir, singulièrement en France, je dois l’avouer. J’en veux pour preuve, le Manifeste publié en mars dernier, dans le journal Le
Monde, par 44 éminents écrivains, qui sonnaient le tocsin de la Francophonie, une Francophonie dans laquelle l’organisation internationale que j’ai l’honneur de présider, ne s’est pas reconnue, tant les caractéristiques et les desseins qu’on lui prêtait étaient étrangers
à ce qu’elle incarne, aujourd’hui, et aux objectifs qu’elle poursuit.

J’ai bien conscience de m’adresser, ici, à des francophones convaincus, mais je souhaite saisir l’occasion que vous m’offrez pour « tordre le coup » à quelques idées aussi fausses que reçues, à quelques contresens aussi, dans la mesure où ils participent grandement à
propager l’image d’une francophonie dépassée, pour ne pas dire anachronique.

Un : la Francophonie n’est pas un avatar du colonialisme. N’oublions jamais qu’elle est née hors de France, qui plus est sous l’impulsion de grandes figures – Léopold Sédar Senghor, Habib Bourguiba, Hamani Diori, Norodom Sihanouk - qui avaient, précisément, joué un rôle déterminant dans les mouvements d’indépendance. Leur choix de
rassembler en une union solidaire des Etats qui avaient en partage le français fut un choix souverain. Avec l’émergence de la Francophonie, la langue française cesse d’être la langue de la colonisation pour devenir la langue de l’émancipation.

Deux : la Francophonie n’est pas le bras armé de la politique étrangère française. Ne confondons pas les Sommets France-Afrique et les Sommets des chefs d’Etat et de gouvernement de la Francophonie, qui se réunissent, tous les deux ans, depuis 1986. La Francophonie n’est pas non plus une excroissance du réseau français de coopération. La
France occupe, certes, une place de premier plan dans notre organisation, mais elle demeure un Etat membre parmi les 68 Etats et gouvernements qui ont choisi de nous rejoindre.

Trois : la Francophonie n’est pas un cénacle de linguistes ou de grammairiens traquant le barbarisme ou l’anglicisme pour préserver la pureté de la langue française. Elle est une organisation internationale à part entière, au même titre, par exemple, que l’Union européenne, le Commonwealth, l’Union africaine, ou la Ligue des Etats arabes, dotée d’une personnalité juridique, d’une Charte, d’instances, de missions clairement définies, au premier rang desquelles figure la promotion de la langue française, et plus largement de la diversité linguistique et culturelle.

Parlant de la langue française, on ne dira jamais assez qu’elle appartient à tous les peuples de la Francophonie. Ils l’ont gagnée par l’étude et par l’usage. Et ils ont gagné, du même coup, le droit de la féconder aux accents de leur propre langue et de leur propre culture.
Nous avons ici, à Limoges, et singulièrement autour de cette table, une éclatante illustration de cette langue polyphonique.

Quatre : La Francophonie n’est pas un combat contre l’anglais. S’il s’agit de parler de ce que contre quoi nous nous battons, alors parlons plutôt du risque d’uniformisation, de standardisation, de marchandisation de la culture que fait peser la mondialisation. La langue est au fondement de la culture, elle n’est pas seulement combinaisons de sons et de mots,
elle est vecteur de concepts, d’idées, de valeurs. Et dans ce processus, la langue française n’est pas seule menacée. Toutes les grandes aires linguistiques ont donc un intérêt partagé. C’est dans cet esprit, du reste, que nous avons noué des alliances étroites avec nos
organisations soeurs - lusophone, hispanophone, arabophone, anglophone - je dis bien anglophone, car si l’on y regarde bien, la langue anglaise est victime, pour sa part, d’un phénomène de « sabirisation » tout aussi inquiétant. C’est dans cet esprit, également, que nous menons toute une série d’actions en faveur du renforcement des langues partenaires de nos pays membres, qui ne sauraient être considérées comme des langues vassales.

S’il s’agit de parler, maintenant, de ce en faveur de quoi nous nous battons, alors parlons de valeurs, parlons de solidarité dans un monde qui proclame, depuis des années, son engagement en faveur du développement durable et qui, dans le même temps,
s’accommode, dans certaines régions du globe, de la pauvreté durable, de l’illettrisme durable, de pandémies durables, de dégradation durable de l’environnement.

Parlons de démocratie dans un monde qui proclame, à juste titre, son engagement en faveur de la promotion de la démocratie à l’intérieur des Etats et qui, dans le même temps, s’accommode d’une absence de démocratie à l’échelle internationale.

Parlons de droits fondamentaux de l’Homme dans un monde qui, dans le Préambule de la Charte des Nations unies, a « proclamé sa foi dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans l’égalité des nations grandes et petites » et qui, dans le même temps,
s’accommode de violations quotidiennes de ces droits, d’inégalités croissantes, mais aussi de la loi du plus fort.

Parlons de paix et de sécurité internationale dans un monde qui, dans ce même Préambule, s’est engagé à « préserver les générations futures du fléau de la guerre » et qui s’accommode de conflits persistants, - bien plus - qui laisse se développer ou qui parfois même attise les conflits ethniques, religieux, raciaux.

Dans ce contexte, nous avons trois possibilités : nous taire, nous soumettre ou nous battre.

La Francophonie a choisi de se battre pour offrir une autre grille de lecture du monde, un projet alternatif au projet dominant, un projet fondé sur le respect et la promotion de la diversité des cultures et des langues.

Nous ne sommes pas là dans l’ordre du folklorique, mais du politique. Parce que respecter la diversité des cultures, c’est reconnaître leur égale dignité, c’est admettre que la vérité, le savoir, la raison, la beauté ne sont pas un, et que chaque peuple est en mesure d’offrir sa
part de vérité, de raison, de savoir, de beauté.

C’est admettre, aussi, que la dignité ne se décrète pas et qu’il ne saurait y avoir de véritable échange, de dialogue équilibré, de reconnaissance mutuelle tant que subsisteront certaines
fractures face à la pauvreté, à la maladie, à l’éducation, à la technologie, tant que subsisteront certains comportements empreints de suffisance, d’intolérance, de manichéisme, tant que subsisteront - singulièrement au sein des organisations internationales, des grandes conférences internationales – ces intolérables clivages entre ceux qui se sont arrogés le droit de décider et ceux que l’on a condamnés à écouter. La
diversité culturelle engage donc la solidarité, la démocratie internationale, et en dernier ressort la paix.

Nous sommes là – pour reprendre la formulation de notre débat - au fondement de l’idée francophone, une idée qui irrigue l’ensemble de nos actions de coopération, et de nos interventions dans le domaine politique et diplomatique, une idée qui préside, également, à
l’état d’esprit dans lequel nous travaillons : je veux parler de solidarité effective entre nos pays membres, qui pour certains appartiennent au G8, et pour d’autres aux Pays les moins avancés. Je veux parler de partenariat effectif : nous ne sommes pas là pour donner des
leçons ou imposer des modèles. Nous sommes là pour accompagner et appuyer des processus, des politiques, des projets d’abord conçus par ceux qu’ils concernent. Je veux parler de concertation effective entre des Etats souverains qui sont tous en droit de faire entendre leur voix dans les forums où se décide leur avenir.

Saint-Just proclamait, voilà plus de deux cents ans : « Le bonheur est une idée neuve en Europe ». Gageons que la « diversité culturelle est aujourd’hui une idée neuve dans le monde ». Et cette idée la Francophonie l’a définitivement faite sienne, non par proclamation,
mais par maturation. C’est parce qu’elle a su s’adapter aux bouleversements de ces dernières décennies, qu’elle a su se donner les moyens d’être en prise avec les réalités et
es défis contemporains, qu’elle est aujourd’hui en mesure de proposer des amorces de réponse aux grandes interrogations du monde contemporain. Et c’est de cette Francophonielà que j’aimerais que nous parlions enfin.

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