Organisation internationale de la Francophonie

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DISCOURS DE M. ABDOU DIOUF - LYON (FRANCE), LE 27 MAI 2010

Discours prononcé par le Secrétaire général de la Francophonie lors de l’Ouverture des 10es Entretiens de la Francophonie

Me voici de retour, avec infiniment de plaisir, dans cette Université Jean-Moulin, qui, depuis 2006, est aussi un peu mon Université, de retour dans la ville de Lyon qui, au palmarès des villes francophones et surtout « francophonophiles » continue à se distinguer pour la plus grande satisfaction du Secrétaire général de la Francophonie.

J’étais ici même, voilà deux ans, pour inaugurer, aux côtés du Recteur Christian Philip, une Maison de la Francophonie. Vous me conviez, cette année, à ouvrir les dixièmes entretiens de la Francophonie. L’occasion, pour moi, Monsieur le Recteur, Monsieur le Président, de saluer le travail remarquable qui se fait à l’Université Jean Moulin dans le cadre de l’Institut pour l’étude de la Francophonie et de la mondialisation et de la Chaire Senghor. Grâce à vous, Cher Michel Guillou et à tous ceux qui se sont résolument engagés dans ces projets, la Francophonie s’est affirmée comme un objet d’étude au plus haut niveau. Mais ce sont surtout là des initiatives qui impliquent directement les jeunes générations, seules garantes du devenir de la Francophonie.

A cet égard, le thème de ces entretiens constitue une invitation à porter, certes, un regard sur les réalités du moment, mais aussi à nous projeter dans le futur.

Nous sommes, aujourd’hui, entre amis de la Francophonie et vous me permettrez donc de m’adresser à vous sans détours.

Enseigner la Francophonie, comme cela se fait ici, c’est aussi soulever un certain nombre de questions, à condition que le questionnement ne devienne pas une fin en soi, mais le moyen de résoudre des tensions, de dissiper des doutes, de transcender les antagonismes, en un mot
d’avancer et de progresser. Et ces questions, nous devons y répondre, ensemble, la Francophonie doit y répondre une bonne fois pour toutes.

Et tout d’abord cette question récurrente : la Francophonie des 21, créée voilà quarante ans, à Niamey, à l’aube d’indépendances nouvellement acquises pour la plupart des États qui la composaient, dans un monde encore largement soumis à la bipolarité, pouvait-elle demeurer cette agence de coopération à dimension essentiellement culturelle ? Dit autrement, la Francophonie, a-t-elle perdu son âme lorsqu’elle a décidé, à partir du Sommet de Dakar, et plus encore de celui de Hanoï, d’investir résolument le champ politique ?

Je ne sais si ceux qui, aujourd’hui encore, portent un regard comptable sur les moyens alloués au politique, versus le culturel au sens large du terme, auraient admis que la Francophonie, fondée sur le partage de la langue de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, de la
langue symbole de liberté pour tant d’opprimés, ferme les yeux sur les ruptures de la démocratie, les prises de pouvoir par la force, les violations massives des droits de l’Homme, les crises et les conflits meurtriers qui ont ébranlé et qui ébranlent encore çà et là, malheureusement, notre communauté ? Nous aurions pu, certes, nous contenter de condamner, de sanctionner, de suspendre notre coopération. Mais si condamner, c’est mettre à l’index des dirigeants, c’est aussi abandonner des populations à leur souffrance.

Nous aurions pu faire le choix d’une coopération uniquement par beau temps, entre États de bonne compagnie, mais nous ne l’avons pas fait. Parce qu’au sens où nous l’entendons, le mot solidarité veut dire, certes, dénoncer les manquements au droit et aux libertés, au nom d’un
corps de doctrine désormais clairement acté dans les Déclarations de Bamako et de Saint Boniface, mais cela veut dire aussi accompagner les États et donc les populations sur la voie de l’État de droit et de la paix. Parce qu’au sens où nous l’entendons, la solidarité ne peut pleinement s’exprimer que dans un continuum où développement, démocratie et paix sont indissociables.

Bien plus, nous commettrions une erreur historique, si la Francophonie, communauté culturelle avant-gardiste, devait se retirer du jeu politique au moment où la culture est devenue un enjeu politique global.

Cela m’amène à cette autre question : la Francophonie des 70 s’est-elle trop éloignée des missions premières de la Francophonie des 21 et des défis spécifiques aux parlants français jusqu’à devenir cette organisation généraliste que dénoncent certains ?

La défense et la promotion de la langue française, et désormais de la diversité linguistique et culturelle, demeurent au cœur de nos missions et de nos programmes, mais nous risquerions fort de condamner la machine à tourner à vide si nous devions défendre la langue pour la
langue.

Est-ce, par exemple, empiéter sur les prérogatives du G8, du G20 ou du FMI que parler crise financière mondiale, comme, ce fut le cas lors du dernier Sommet à Québec ?

Est-ce empiéter sur les prérogatives de la FAO ou de l’ONU que parler crise alimentaire ou crise environnementale ?

Ces défis ne sont-ils pas, aussi, ceux des parlants français quand on sait que les pays parmi les plus durement touchés par les effets de ces crises sont pour la plupart membres de notre Organisation ? N’avons-nous pas, à ce titre, le devoir d’offrir une tribune à tous les États, sans distinction de puissance ? N’avons-nous pas le devoir de nous entendre et de nous faire entendre, pour faire prévaloir nos conceptions, nos positions, nos aspirations à plus de régulations, d’équité, de solidarité, d’éthique ?

D’où cette dernière question : la Francophonie des 21, en devenant la Francophonie des 70, en accueillant en son sein des pays où le français n’a pas le statut de langue maternelle ou officielle, où il n’a pas même le statut de première langue, voire de seconde langue étrangère, n’a-t-elle pas dilué son lien originel à la langue qui constitue son socle et son ciment ?

A cela j’objecterai : parlerait-on plus le français dans ces pays s’ils n’avaient pas rejoint la Francophonie ? Quelle serait, aujourd’hui, notre magistrature d’influence à 21 ? Aurions-nous pu peser comme nous avons pesé dans l’élaboration et l’adoption à l’Unesco de la Convention
sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, et dans bien d’autres dossiers encore ? Disposerions-nous de la masse critique suffisante pour que les Groupes des Ambassadeurs francophones à New York, Genève, Bruxelles ou Paris fassent
autorité ? N’oublions pas que la vitalité d’une langue dépend aussi des choix, des valeurs, de la vision du monde qu’elle véhicule, en bref de sa fonction idéologique.

Je crois donc qu’il faut se réjouir que la Francophonie ait changé en même temps que le monde. Et l’urgence me semble moins de savoir si la Francophonie délaisse le culturel ou l’éducatif au profit du politique, si elle est devenue une organisation par trop généraliste ou une
petite ONU bis, que de lui assurer les moyens véritables de sa compétitivité dans le nouvel équilibre mondial qui est en train de se dessiner, et qui se dessinera avec nous ou sans nous. Un nouvel équilibre dans lequel il y aura place, j’en suis convaincu, pour plusieurs grandes langues de communication internationale. De nouvelles communautés culturelles s’organisent ou se renforcent, de nouvelles puissances comme la Chine ou l’Inde investissent, à grande échelle, dans l’enseignement de leur langue, dans la diffusion de leur culture.

Nous porterions collectivement une lourde responsabilité si le français, seule langue, avec l’anglais, parlée et enseignée sur tous les continents, ne figurait pas dans le peloton de tête des grandes langues de communication internationale.

Nous porterions collectivement une lourde responsabilité si le français, seule langue susceptible de voir tripler son nombre de locuteurs dans les quarante prochaines années, grâce à l’évolution démographique de l’Afrique, devait s’éteindre pendant cette même période.

Nous porterions collectivement une lourde responsabilité si cette langue qui, entre impérialisme et fondamentalisme, a fait le choix de l’humanisme, devait être absente d’une nouvelle gouvernance mondiale.

Je dis bien responsabilité collective, car aucun pays membre de la Francophonie, pas même la France, ne pourra seul mener cette offensive qui a pris les dimensions du monde. Nous avons besoin les uns des autres, et nous disposons pour ce faire, d’un cadre d’action privilégié, d’un territoire sans frontières.

Bien plus, la Francophonie institutionnelle, au fil de ses quarante ans d’existence, a largement rempli son contrat. Elle s’est réformée, structurée dans le sens de plus d’efficacité, de transparence, de rigueur, mais aussi de synergie entre ses différents acteurs pour mener à bien les quatre grandes missions complémentaires que lui ont assignées les chefs d’État et de gouvernement.

Faut-il y revenir, pour privilégier telle mission plutôt que telle autre ? Faut-il créer de nouvelles structures ? Je ne peux m’empêcher de penser au mot d’Edgar Faure : « Quand on veut enterrer un dossier, on crée une commission »…

Ce dont la Francophonie a besoin, face à la mondialisation, c’est de signes et d’actes forts de la part de ses États et gouvernements.

Nous pourrons adopter tous les vade mecum, signer tous les pactes linguistiques, former tous les fonctionnaires internationaux, rien n’y fera si les États partiellement francophones qui nous rejoignent ne sont pas profondément convaincus de la nécessité de développer l’enseignement
et l’usage du français, et ne prennent pas de mesures concrètes en ce sens.

Nous pourrons nous battre à l’ONU, à l’Union européenne ou au CIO, l’AUF pourra accroître ses réseaux d’universitaires et de chercheurs, multiplier ses campus numériques, rien n’y fera si les États qui ont le français pour langue maternelle ou officielle prennent le pari du tout anglais dans les conférences internationales, les entreprises, les universités, la recherche scientifique.Pari presque déjà dépassé quand on sait qu’il est prévu d’envoyer, dans les quatre prochaines années, au moins 100 000 jeunes Américains faire leurs études en Chine. Pari réducteur quand on sait que 5 milliards de personnes ne parlent pas l’anglais. « Quand un peuple n’ose plus défendre sa langue, disait Rémy de Gourmont, il est mûr pour l’esclavage ».

Nous pourrons pousser à une ratification massive de la Convention sur la diversité culturelle à l’Unesco, TV5 Monde pourra diversifier ses programmes, étendre son signal, rien n’y fera, tant que les responsables politiques, les investisseurs, ne seront pas convaincus du formidable potentiel de création que recèle l’espace francophone, du formidable potentiel économique des industries culturelles en langue française, tant que les média nationaux n’ouvriront leurs colonnes, leurs écrans, leurs ondes à la Francophonie que pendant la seule journée du 20 mars.

Ce n’est qu’au prix de cet effort de volonté que nous pourrons garantir le sentiment d’appartenance, maintenir la cohésion, assurer la crédibilité et la force politique de notre communauté face à la mondialisation. Ce n’est qu’à ce prix, et investis de cette confiance en nous-mêmes et en notre avenir, que nous pourrons relever les immenses défis qui nous attendent.

Je vous remercie.

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