Organisation internationale de la Francophonie

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DISCOURS DE M. ABDOU DIOUF - OLOMOUC (RÉPUBLIQUE TCHÈQUE), LE 5 MAI 2010

Discours prononcé par le Secrétaire général de la Francophonie lors de la conférence à l’Université Frantisek Palacký

Merci du fond du cœur de votre invitation. L’émotion qui m’a gagné hier en découvrant, pour la toute première fois, la ville de Prague, centre historique de l’Etat tchèque, lieu mythique de la pensée, de la culture et de la civilisation européennes, se mêle, aujourd’hui, à la joie de vous rencontrer.

Parler de la Francophonie dans cette université qui porte le nom du père de la Nation, Frantisek Palacky, qui fit tant pour l’éveil de la langue tchèque au XIXe siècle, langue dont nous mesurons deux cents ans plus tard, toute la vitalité, la créativité et le rayonnement, est un encouragement fort.

Parler de la Francophonie dans cette ville d’Olomouc, aujourd’hui ouverte sur la création culturelle, l’enseignement universitaire, en un mot sur la liberté et sur le monde, après des années obscures de sujétion, est un symbole tout aussi fort.

Je suis donc très heureux, mais aussi très fier d’être venu à votre rencontre.

Mesdames et Messieurs,

« Les questions qui ne se donnent pas de réponses elles-mêmes en naissant n’obtiennent jamais de réponse » disait Kafka.

Alors ne nous contentons pas de mettre en questionnement la réalité de la société internationale de ce début de XXIe siècle, mais répondons immédiatement et définitivement NON aux questions douloureusement persistantes qu’elle soulève car :

Pouvons-nous tolérer qu’un milliard d’êtres humains aient moins d’un dollar par jour pour vivre, que 300 millions d’entre eux n’aient pas accès à une eau potable, que 30 000 enfants meurent chaque jour de maladies curables, que plus de 700 millions de femmes et d’enfants soient condamnés à l’analphabétisme ?

Pouvons-nous tolérer que dans trop d’endroits encore, la démocratie soit bafouée, les droits de l’Homme impunément violés, la liberté bâillonnée ? Et vous mesurez, plus que d’autres sans doute, la valeur de ces mots.

Pouvons-nous tolérer que des conflits meurtriers, des massacres, des exactions entre frères d’un même continent, d’une même région, la plupart du temps d’une même nation, continuent à décimer certaines zones de la planète ?

Pouvons-nous tolérer que les biens communs de l’humanité soient devenus les biens de quelques uns au mépris de l’usage que sont en droit d’en faire tous les autres ?

Pouvons-nous tolérer qu’à une fracture économique, politique, sociale, technologique, sanitaire vienne se rajouter une fracture linguistique et culturelle ?

Pouvons-nous tolérer, enfin, que ceux-là même qui militent en faveur de la démocratisation à l’intérieur des Etats se satisfassent d’un manque de démocratie dans les relations entre Etats ?

Poser de telles questions, c’est déjà, pour la communauté francophone, y répondre par la négative. Car nous sommes bien conscients qu’il serait irresponsable de laisser perdurer de telles situations, tant notre interdépendance et notre communauté de destin sont devenues irréversibles.

En quoi, me direz-vous, la Francophonie, organisation fondée sur le partage de la langue française, a–t-elle vocation à s’emparer de problématiques aussi diverses que complexes, et à vouloir proposer un projet de civilisation alternatif à l’échelle du monde ?

N’oublions jamais, singulièrement en cette année du quarantième anniversaire de sa création, que la Francophonie fut, aussi et surtout, dès les origines, fondée sur le partage de valeurs, et sur une certaine vision de l’homme et du monde.

« La Francophonie, pressentait de façon fort clairvoyante Léopold Sédar Senghor, est l’expression d’une certaine culture, d’un certain esprit d’humanisme, d’habitudes de penser et de réagir, une manière de poser les problèmes et d’en chercher les solutions. »

Et les bouleversements géopolitique, économique, technologique de ces quarante dernières années, l’impérieuse nécessité d’instaurer une nouvelle gouvernance mondiale lui donnent plus que jamais raison et nous démontrent que le temps est venu pour la Francophonie de promouvoir ce projet politique, humaniste.

Nous avons du reste toute la légitimité requise pour faire entendre une voix originale et tracer une voie tout aussi originale.

Car originale, la Francophonie l’est par sa composition. Ni organisation universelle, ni organisation régionale, elle se présente plutôt comme une organisation intercontinentale, dans la mesure où les 70 Etats et gouvernements qui la composent désormais, sont répartis dans l’ensemble des régions du monde. C’est ainsi que dialoguent autour de la même table, dans nos instances, les représentants de pays de culture différente, de religion différente, de niveau développement différent, de régime politique différent, mais tous unis dans le projet de société que nous revendiquons et dans les idéaux qui le sous-tendent.

Originale, la Francophonie l’est, également, par la nature de ses membres puisqu’elle n’accueille pas seulement des Etats, mais aussi des gouvernements. Bien plus, elle est sans doute la seule organisation internationale à compter, parmi ses opérateurs directs, des universitaires, des chercheurs regroupés au sein de l’Agence universitaire de la Francophonie et de l’Université Senghor d’Alexandrie, des maires de grandes villes, membres de l’Association internationale des maires francophones, et même un média, TV5. Il faut y ajouter des parlementaires nationaux réunis au sein de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie. Elle s’appuie, en outre, sur un important maillage d’organisations internationales non gouvernementales et de réseaux institutionnels.

Originale, la Francophonie, l’est aussi par sa démarche. Et s’il me fallait la qualifier en quelques mots, je dirais spontanément : solidarité, complémentarité, dialogue dans le respect des différences.

Je dis bien solidarité, non pas cette solidarité d’intention qui conduit la communauté internationale à empiler les déclarations et les promesses que l’on ne tient pas, non pas cette solidarité à géométrie variable que dictent des intérêts stratégiques, mais une solidarité pleinement assumée, fondée sur la conviction que toutes les misères, tous les conflits, toutes les vies se valent, fondée sur la conviction qu’un coup d’arrêt doit être porté aux dérives de la mondialisation, fondée sur la conviction que, dans ce village planétaire où les technologies nouvelles ont aboli l’espace et le temps, on ne pourra exclure des régions entières du progrès et de l’humanité, sans mettre en péril la stabilité du reste du monde.

Nous avons donc fait le choix d’être présents, disponibles, engagés envers tous ceux de nos membres, sans exception, qui sollicitent notre soutien.

Je dis bien complémentarité, et non pas ce jeu d’influences entre interventions bilatérales et multilatérales, et non pas cette absence de coordination entre donateurs qui conduit depuis tant d’années à un émiettement des structures, des actions, des financements, à des redondances et des doublons dont les bénéficiaires de l’aide sont les seuls à pâtir.

Nous avons donc fait le choix de la subsidiarité, veillant, pour notre part, à ne pas brouiller les actions entreprises par d’autres organisations, tout en identifiant les partenariats utiles à mener avec elles. Qu’il s’agisse de l’ONU, de l’Union européenne, de l’Union africaine, du Commonwealth, ou encore de ces organisations culturelles sœurs que sont la Lusophonie, l’Hispanophonie, l’Union latine et d’autres encore.

Je dis bien dialogue dans le respect des différences, et non pas cette approche encore trop souvent péremptoire qui prétend imposer des modèles politiques, économiques, sociaux, venus d’ailleurs, et dont on sent bien qu’elle contribue à susciter un mouvement dangereux de remise en cause des valeurs universelles, au nom de spécificités culturelles ou religieuses.

Tout en réaffirmant notre attachement indéfectible aux valeurs universelles, nous avons donc fait le choix, dans l’appui et l’assistance que nous apportons à nos membres, de prendre en compte la diversité des réalités historique, politique, sociale et culturelle, de privilégier la concertation, les mises en réseaux, les échanges d’expériences et d’expertises, de favoriser les dynamiques endogènes et l’implication des acteurs nationaux.

Ce dialogue, nous le favorisons, aussi, à travers l’organisation de concertations en marge des grandes conférences ou négociations internationales, fidèles en cela au principe, « un Etat, une voix » auquel dérogent encore trop souvent les instances internationales.

Quels sont dès lors nos champs d’intervention ?

Il est clair que n’avons pas les moyens d’intervenir dans tous les domaines. Nous avons dû dégager des priorités, dictées bien sûr par les attentes et les besoins des populations de nos pays membres, mais aussi par le désir de contribuer à l’avènement d’un nouvel ordre mondial plus équitable, plus démocratique, plus pacifique.

Alors si nous œuvrons en faveur du développement durable, c’est parce que nous refusons, au nom de notre devoir d’humanité, d’assister résignés ou indifférents, à la partition révoltante du monde entre ceux qui ont toujours plus et ceux qui ont toujours moins.

Si nous agissons en faveur de l’éducation, de l’enseignement supérieur, de la recherche, c’est parce que nous croyons, à l’instar de ce grand « Galilée de l’éducation » que fut Jean Amos Coménius, que tous, dans une parfaite égalité des sexes, doivent être instruits de tout, et que la liberté commence là ou finit l’ignorance.

Si nous nous engageons résolument en faveur de la démocratie, des droits de l’Homme et de la paix, c’est parce que nous avons la volonté de faire progresser ces valeurs universelles dans l’espace francophone, c’est parce que nous pensons que la multiplication des crises et des guerres, le plus souvent à l’intérieur même des nations, ne peut justifier que certains conflits restent orphelins, ou que d’autres ne doivent l’intérêt de leur résolution qu’à des enjeux stratégiques ou économiques.

Enfin, si nous avons élargi notre combat pour la promotion de la langue française, cet outil qui nous permet d’être unis par-delà nos différences, au combat pour la promotion de la diversité linguistique et culturelle, c’est parce que nous revendiquons l’égale dignité de toutes les langues et de toutes les cultures, c’est parce que nous pensons que ce serait porter atteinte à la richesse du patrimoine de l’humanité, à la démocratie internationale et à la paix que de confier à une culture unique, à une langue unique le soin d’exprimer les avancées scientifiques, de formuler les normes, de véhiculer la pensée, l’information, le divertissement, et le rêve, c’est parce que nous refusons, en dernier ressort, la fatalité du choc des civilisations.

J’espère vous avoir convaincus qu’appartenir à la Francophonie, c’est avant tout être au service d’un humanisme, lui-même au service de tous ! Un humanisme qu’il nous revient, et qu’il reviendra, plus encore, aux jeunes générations de promouvoir, de diffuser, d’ancrer dans les esprits et dans les cœurs. Nous n’en sommes qu’aux prémices de cette aube nouvelle.

Mais l’histoire de l’Etat tchèque qui demeure, dans nos esprits, associée au symbole du renouveau, des commencements prometteurs, du printemps annonciateur d’un avenir meilleur, est là pour nous donner confiance en l’avenir et nous inviter à faire nôtres ces vers de votre immense poète Jaroslav Seifert :

« Chaque jour quelque chose commence,
Quelque chose de magnifique commence. »

Je vous remercie.

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