Organisation internationale de la Francophonie

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DISCOURS DE M. ABDOU DIOUF - REIMS, 31 MARS 2005

Discours prononcé par le Secrétaire général de la Francophonie à l’Ecole de Management de Reims (France).

Permettez-moi de vous remercier très chaleureusement, Monsieur le Directeur général, de m’avoir invité à venir m’adresser à toutes celles et à tous ceux, professeurs, étudiantes et étudiants, cadres divers qui animent votre prestigieuse Ecole de Management de Reims,
devenue un pôle européen de formation à la gestion, un pôle de formation, de créativité, de recherche, désormais réputé.

En prenant connaissance des enseignements que RMS dispense, de l’organisation qui est la vôtre, de vos relations internationales, de la qualité de votre corps professoral, du nombre d’étudiantes et d’étudiants français et étrangers que vous accueillez – pas moins
de 3500 ! -, de votre réseau d’anciens, je dois vous dire que j’ai été impressionné par l’évolution de cette institution de 75 ans qui retrouve une seconde jeunesse, marche allègrement vers la modernité et s’adapte aux mutations gigantesques du temps présent.
Soyez en toutes et tous félicités.

L’occasion qui m’est donnée ce soir de m’adresser à vous me permet de faire mieux connaître les ambitions et les réalisations de la Francophonie. J’en suis heureux, et je suis très sensible à l’intérêt que vous portez à nos actions. Cette visite contribue aussi, et cela
m’est très précieux, à découvrir des formes nouvelles d’action dans ce domaine de la formation qui est si important pour nous. Votre invitation et celles, nombreuses, que je ne cesse de recevoir de tout l’Hexagone, m’encouragent. Au travers des questions qui me sont posées, des remarques que l’on m’adresse et des informations que l’on me donne, je
mesure mieux la réalité de cette Francophonie concrète et pratique que nous avons sans doute trop tendance à examiner à travers nos prismes institutionnels. Bien entendu, je ne vais pas vous laisser croire que je minimise le rôle que joue notre institution, l’Organisation
internationale de la Francophonie. Mais sachez que je considère le lien qui doit la relier aux populations comme un fondement de notre action de solidarité. De ce point de vue, la Francophonie est un arbre gigantesque, aux ramifications multiples et variées, riches des
fruits les plus divers, mais qui a besoin de ces racines profondes que l’on retrouve dans les différentes terres qui la composent.

L’une des raisons pour laquelle j’ai toujours plaisir à venir parler de Francophonie dans le cadre de manifestations comme celle-ci, c’est qu’elles sont l’illustration d’un caractère fondamental de l’idée francophone elle-même : le lien réalisé entre le particulier et
l’universel : c’est la faculté que nous avons tous, francophones, de nous exprimer, de débattre ou, pour les plus talentueux d’entre nous, de créer en français. Comme disait Léopold Sédar Senghor, la langue française est le ciment de notre communauté et c’est
avec elle que nous construisons notre identité propre. Mais, en poète visionnaire qu’il était, il ajoutait que l’ambition de la Francophonie devait être de fonder la "civilisation de l’universel".

A l’évocation d’un tel concept, le dialogue des cultures répond par anticipation aux interrogations du monde d’aujourd’hui. Il devra orienter, à n’en pas douter, dans les prochaines années l’évolution du monde. De l’issue de ce dialogue difficile, mais nécessaire, dépendra, et dépend déjà souvent, la guerre ou la paix, le partage ou l’affrontement. La Francophonie, je le crois, crée les conditions de ce dialogue. Ainsi,
grâce à la Francophonie, l’addition des "particuliers" que nous sommes, peut prendre le visage de l’ouverture à toutes les cultures et à toutes les langues de notre espace. Du même coup, les peuples qui composent la Francophonie sont naturellement plus ouverts aux autres univers culturels et linguistiques et la gestion harmonieuse de leur diversité
interne peut même servir de modèle au monde.

Cela ne veut pas dire que la seule évocation de la Francophonie résout spontanément les tensions et que notre espace ne connaît pas de difficultés. Mais c’est justement notre expérience historique qui nous a progressivement amenés à définir, par étapes, avec des
reculs et un cheminement qui n’est sans doute pas achevé, une méthode, des principes et des objectifs communs que je vais essayer de vous définir.

Cette évolution progressive de la Francophonie a abouti à la définition de quatre grands objectifs stratégiques, qui viennent d’être adoptés par le dernier Sommet des chefs d’Etats et de gouvernements des pays membres de l’Organisation internationale de la Francophonie, réunis à Ouagadougou, au Burkina Faso, en novembre dernier. Après 35
années de travail, de construction de nos institutions, nous avions besoin de clarifier nos missions, d’en améliorer la cohérence et la lisibilité. Le Sommet de Ouagadougou nous a permis de franchir cette étape. Je vous rappelle ces quatre missions assignées à notre
organisation :

• Promouvoir la langue française et la diversité culturelle et linguistique.
• Promouvoir la paix, la démocratie et les droits de l’Homme.
• Appuyer l’éducation, la formation, l’enseignement supérieur et la recherche.
• Développer la coopération au service du développement durable et de la solidarité.

Pour chacune d’entre elles, nous sommes en train de mettre en cohérence et de programmer des actions globales dont la gestion incombera aux opérateurs de l’OIF. Ces opérateurs sont au nombre de cinq : l’Agence intergouvernementale de la Francophonie, l’Agence universitaire de la Francophonie, l’Université Senghor d’Alexandrie, TV5 et l’Association internationale des maires francophones (AIMF). De son côté, l’Assemblée parlementaire de la Francophonie continuera à jouer son rôle de "vigie de la démocratie" à nos côtés.

Si vous le permettez, je vais revenir sur quelques unes de ces grandes questions pour les mettre en perspective et vous dire, à travers elles, le rôle que la Francophonie entend jouer dans la mondialisation, vous dire comment nous nous efforçons d’apporter notre contribution aux défis, je dirais même aux défaillances que cette mondialisation a engendrés.

J’évoquerai d’abord la question de la Diversité culturelle et linguistique, qui nous paraît un enjeu essentiel, et qui est devenue dans ce siècle une affaire politique majeure.

Peut-on concevoir en effet un monde dans lequel une petite poignée de langues (dans le meilleur des cas) - ou même une seule langue - seraient offertes aux hommes pour se parler les uns aux autres ? Quelle importance, quelle profondeur, quel sérieux accorder aux discours fondés sur un vocabulaire réduit aux quelques centaines de mots admis à la circulation internationale ?

Même si le constat de l’appauvrissement linguistique est, non seulement partagé par tous, mais démontré par les linguistes, il n’entraîne pas encore forcément les conséquences qui s’imposent. Ainsi, si toutes les organisations internationales proclament la nécessité de respecter le plurilinguisme et reconnaissent plusieurs langues officielles, toutes ont plus ou moins négligé la question et vu croître l’unilinguisme. De même, si la plupart des Etats modernes s’accordent à reconnaître l’impératif de l’apprentissage d’au moins deux langues étrangères, très peu s’en donnent les moyens.

Je sais que vous êtes vous-mêmes sensibles à cette question, puisque je constate que votre école ouverte sur le monde et sur le monde universitaire en particulier, enseigne huit langues. C’est une pratique de diversité culturelle et linguistique qui mérite d’être donnée
en exemple !

La Francophonie est fortement impliquée, au niveau de ses Etats membres, dans la négociation en cours à l’UNESCO dont l’objectif est de produire une Convention internationale sur la protection de la diversité des contenus culturels et des expressions artistiques. L’enjeu est de taille. Il s’agit tout simplement de garantir juridiquement les voies
et moyens d’une préservation de la pluralité culturelle du monde et d’assurer une capacité de production et de diffusion de ses supports non exclusivement fondées sur les prétendues "lois du marché" dont on connaît bien les effets dévastateurs sur la capacité des pays les plus défavorisés de faire vivre leurs cultures. Cette diversité, elle est véritablement en péril aujourd’hui. C’est pour la préserver et lui donner du sens que nous veillons également à faire respecter, en faveur du français notamment, le statut des langues dans les organisations internationales. Nous mettons en oeuvre des plans d’action, de formation, de concertation et je suis heureux de pouvoir vous dire que, dans beaucoup de cas, nous observons des résultats. Ce travail d’alerte et de stimulation que nous menons conduit les responsables de ces organisations à prendre des mesures positives en faveur du pluralisme. Nous pouvons en tous cas constater un arrêt dans la dégradation inquiétante depuis plusieurs années de la situation de nos langues en général, et celle du français en particulier. Je pense aux informations disponibles sur les sites Internet de l’ONU ou à la prise en compte des critères linguistiques dans le recrutement et la promotion des agents de l’Union européenne, pour ne prendre que ces deux exemples.

Enfin, la question de la diversité linguistique nous touche directement par le nombre de langues avec lesquelles le français co-existe dans notre propre espace. De ce point de vue, la Francophonie est un terrain exceptionnel, riche de situations très variées qui caractérisent son espace : français langue maternelle, français, langue dite "seconde" ou
étrangère, aux statuts et usages différents selon les pays. Si je prends le cas de l’Afrique, les langues nationales de nos peuples, fort nombreuses, cherchent parfois leur place, en dehors de la sphère privée, au sein de laquelle elles règnent, vers l’éducation, la radio,
l’audiovisuel…. Notre conviction est qu’il faut installer confortablement l’enfant dans sa langue maternelle avant de l’ouvrir sur une autre langue, en l’occurrence le français. La
Francophonie reconnaît aujourd’hui, comme le faisait Senghor, il y a 30 ans, que le rapport dynamique entre la langue natale de l’enfant africain et la langue française, ne peut que favoriser l’apprentissage et la maîtrise de cette dernière.

La seconde question qui nous parait déterminante et qui demeure au coeur de nos préoccupations est celle de l’éducation et du rôle qu’elle doit jouer en faveur du développement durable.

Je vous indiquais tout à l’heure la place qu’occupaient l’éducation et le développement dans nos priorités stratégiques. Ces deux questions sont évidemment intimement liées. Comment parler de développement durable sans se préoccuper d’éducation ? Comment
réunir les conditions d’un développement durable, supposant l’accroissement des richesses et la préservation des conditions du bien-être des générations futures, sans le minimum d’éducation que suppose une telle démarche citoyenne ? La Francophonie n’invente rien en mettant en avant ce lien. Mais sa propre expérience dans ce domaine
doit la rendre exemplaire. En effet, composée de pays qui se situent parmi les plus riches et de pays qui sont parmi les plus déshérités, où l’espérance de vie comme le taux de scolarisation connaissent des écarts gigantesques, la Francophonie a toutes les raisons de faire du développement solidaire et de sa composante éducation une priorité.

Tous nos opérateurs sont déjà très impliqués dans ce domaine de l’éducation, en particulier l’Agence intergouvernementale et bien entendu l’Agence Universitaire. C’est un chantier très difficile. Tout le monde en est conscient au sein de la communauté
internationale. Mais nous devons tout faire pour le maintenir en tête des grandes priorités, pour en faire un sujet exemplaire de solidarité internationale.

Pour la Francophonie, ce défi de l’éducation est en tous cas indissociable de l’environnement culturel de nos pays. Il est indissociable de la qualité et de la variété de l’offre culturelle dont les jeunes générations peuvent bénéficier. Et c’est bien pour cette raison que dans nos programmes nous attachons autant d’importance aux industries culturelles, dont l’existence et la croissance sont une des clefs du développement des
pays du Sud. On sait l’importance croissante qu’elles acquièrent dans les économies des pays les plus développés (deuxième poste d’exportation aux Etats-Unis) et surtout le rôle
central qu’elles jouent dans le processus d’uniformisation culturelle que nous déplorons. C’est pourquoi il est de notre intérêt et de notre devoir de mieux exploiter le potentiel formidable qu’abritent la richesse et la diversité de nos univers culturels et artistiques. Le cinéma, la musique, la chanson, l’artisanat d’art, la mode ou la littérature illustrent dans
nos esprits le foisonnement des sons, des couleurs, des goûts et des images issus de nos pays… Je n’ai pas besoin d’insister beaucoup, en ces terres champenoises, sur l’intérêt et les potentialités économiques qu’une région peut tirer d’un produit du terroir traditionnel ! Eh bien, pour toutes nos régions francophones, il faut aider ce type de ressources à devenir des leviers économiques ! Il faut créer les conditions pour que ces activités favorisent un véritable épanouissement de la jeunesse, qu’elles la stimulent, qu’elles
l’aident à participer pleinement au progrès.

Mais la Francophonie économique nous ramène également à notre lien entre particulier et universel. Le partage d’une langue commune ou même la simple connivence culturelle qui caractérisent les relations entre francophones sont favorables aux affaires. Les chiffres
présentés dans le rapport du Haut Conseil de la Francophonie « La Francophonie dans le monde 2004-2005 », établissent qu’en moyenne, les pays francophones réalisent le quart de leurs échanges avec d’autres pays francophones. Ce n’est qu’une moyenne, mais elle
recouvre une réalité que corroborent d’autres éléments. C’est ce que démontre le succès des Instituts universitaires francophones (de l’informatique au Vietnam, de l’entreprenariat à Maurice, des sciences de gestion à Sofia…), qui prouvent l’utilité du français pour
trouver un emploi. Plus généralement, et les étudiants qui fréquentent les murs des écoles qui composent votre Groupe de formation ou qui suivent l’un de vos programmes spécialisés doivent le savoir, l’avenir professionnel ne se prépare pas avec une seule langue. Il ne peut pas non plus se satisfaire aujourd’hui du repli sur soi ou de la
résignation à l’uniformisation.

Les premières études réalisées en France, grâce au concours du Forum francophone des affaires et de la Délégation générale à la langue française et aux langues de France, sur la base d’enquêtes statistiques inédites, ont surpris nombre d’observateurs par leurs résultats. Tout en confirmant l’utilité de l’anglais, par exemple, pour certains postes
directement tournés vers l’international, ils soulignent l’intérêt et parfois l’avantage à recourir à d’autres langues selon les zones géographiques. Ils font apparaître, en revanche, une insuffisante prise en compte de la dimension linguistique des stratégies mises en oeuvre par les entreprises, qui pourrait expliquer une partie des idées reçues en
la matière. Une constante doit être présente à l’esprit : client ou fournisseur, chacun est très attaché à sa langue. Aux acteurs économiques d’en tirer les conséquences.

J’en viens à présent au volet politique de l’action de la Francophonie, qui vise lui aussi à apporter des réponses à ces dysfonctionnements de la mondialisation. Je vous ai rappelé plus haut cet impératif qui nous vient des Sommets de la Francophonie : celui de promouvoir et d’approfondir la démocratie dans l’espace francophone, d’y faire respecter les droits humains, d’y enraciner l’Etat de droit, d’y établir la paix en réglant les conflits. Ce n’est pas vous, futurs dirigeants et cadres d’entreprises, qui irez contre cette démarche.
Ce volet politique a fait l’objet d’un symposium qui s’est tenu à Bamako en l’an 2000 et qui a produit notre texte de référence en la matière. La Déclaration de Bamako nous demande notamment de surveiller dans nos 63 Etats membres la situation des droits de l’Homme et
de la démocratie.
La paix, la stabilité et le respect des bonnes pratiques de la démocratie sont des conditions indiscutables du développement. Tous les jours nous mesurons l’ampleur des ravages de la guerre dans nos pays. Tous les jours nous appréhendons les difficultés de plus en plus grandes pour établir une paix durable, pour réconcilier les ennemis d’hier,
pour reconstruire les pays et panser les plaies, pour mettre en place des systèmes politiques acceptables.

Je me suis rendu la semaine dernière en Haïti, pays terriblement éprouvé, membre de notre famille francophone. J’y ai manifesté notre solidarité et notre disponibilité, avec les autres partenaires internationaux prêts à aider ce pays. Combien d’autres exemples
peuvent être cités : le Togo, la Centrafrique, la République Démocratique du Congo, ou bien encore la Côte d’Ivoire citée autrefois comme un modèle pour toute l’Afrique et qui a sombré dans les déchirements, les haines et une instabilité meurtrière.

D’un autre côté, je constate que nos valeurs, celles qui fondent l’existence même de la Francophonie sont plus que jamais des références indispensables et une source de motivation et de persévérance pour cette action politique que nous menons. Le respect
des droits humains, la tolérance, le multipartisme, le respect des minorités, le dialogue, la bonne gouvernance s’imposent à nous. La solidarité francophone exige que nous aidions ceux qui en ont besoin à les appliquer dans les meilleures conditions et à les respecter.

C’est le sens que je donne aux actions qui sont menées par l’OIF dans le domaine politique, actions qui nous ont conduits à réagir pour faire évoluer dans le bon sens la situation togolaise après le décès du Président Eyadéma.

L’OIF renforce sans cesse ses liens avec les grandes organisations internationales et régionales qui toutes, comme nous, plaident en faveur de la paix, de la démocratie, de la
solidarité, du multilatéralisme et du dialogue des civilisations. Et pour tout vous dire, ce sera la conclusion de mon propos, ce qui nous réconforte dans notre démarche, et nous procure même beaucoup de fierté, c’est l’intérêt de plus en plus grand que suscite dans le
monde entier notre Organisation, les valeurs qu’elle défend, les combats qu’elle mène.

Lors du Sommet de Ouagadougou, nous avons accueilli deux nouveaux membres associés, Andorre et la Grèce, et cinq nouveaux membres ayant le statut d’observateur : l’Arménie, l’Autriche, la Croatie, la Géorgie et la Hongrie. Beaucoup d’autres pays nous ont fait connaître leur souhait d’adhérer à l’OIF. C’est bien là un signe que la Francophonie
est désormais reconnue comme un acteur utile dans ce monde en pleine reconstruction.

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