Organisation internationale de la Francophonie

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DISCOURS DE M. ABDOU DIOUF - ST ETIENNE, LE 19 OCTOBRE 2007

Discours prononcé par le Secrétaire général de la Francophonie lors de la Cérémonie de remise des insignes de Docteur Honoris Causa de l’Université de Saint-Etienne (France)

Permettez-moi, tout d’abord, de vous exprimer mes plus vifs remerciements. Vous avez choisi de m’élever au titre de Docteur honoris causa de l’Université Jean Monnet de Saint- Etienne. Et c’est, pour moi, tout à la fois un privilège et un honneur.

J’y vois, de surcroît, une passerelle de l’esprit et du coeur, une passerelle lancée entre deux pays, la France et le Sénégal, deux continents, l’Europe et l’Afrique.

J’y vois surtout, par-delà le laudatio dont vous avez bien voulu me gratifier, Monsieur le Président, la volonté d’ouverture de votre université sur le monde, sur l’Europe, sur la Francophonie.

L’émotion que je ressens, en cet instant, tient aussi à la mise en résonance à laquelle nous convie cette belle cérémonie, la mise en résonance de deux humanistes visionnaires.

Je veux parler de Jean Monnet et de Léopold Sédar Senghor, tous deux animés d’un dessein qui sut transcender les réalités et les entraves du moment, les limites du connu et du possible, un dessein empreint d’universalisme, un dessein au service de la paix.

Et je crois pouvoir dire, sans me tromper, que Léopold Sédar Senghor aurait volontiers fait siens les mots de Jean Monnet, lorsqu’il qualifiait l’objectif qu’il s’était fixé en ces termes :
« faire travailler les hommes ensemble, leur montrer qu’au-delà de leurs divergences ou pardessus les frontières, ils ont un intérêt commun ».

J’ai bien conscience, aujourd’hui, de m’adresser, aussi, aux jeunes générations, ici représentées, à vous, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, qui vous nourrissez des savoirs, des concepts, des valeurs que l’on vous transmet en ces lieux, des savoirs, des
concepts, des valeurs, qu’il vous reviendra, très tôt, de traduire en actions, mais par-dessus tout en convictions, parce que le monde dans lequel nous vivons résulte de la façon dont nous le concevons, et le monde dans lequel vous vivrez résultera, demain plus qu’hier
encore, de la façon dont vous le concevrez.

J’ajouterais aussitôt, de la façon dont vous le concevrez avec les citoyens d’autres pays, d’autres régions, d’autres continents. Car tel est l’un des paradoxes de notre société contemporaine qui favorise l’individualisme, tout en renforçant, chaque jour davantage, notre
interdépendance.

Aujourd’hui déjà, les choix que nous devons faire, les décisions que nous devons prendre, les solutions que nous devons mettre en oeuvre ne peuvent plus être le fait d’un Etat isolé, ni même d’un groupe restreint d’Etats. La mondialisation a scellé notre communauté de destin.
A nous, à vous de faire en sorte que nous soyons unis pour le meilleur, non pour le pire.

C’est de cet avenir, de votre avenir, que j’ai souhaité vous entretenir aujourd’hui, parce que l’Organisation internationale de la Francophonie, que j’ai l’honneur de diriger, entend précisément offrir une autre grille de lecture du monde, un projet alternatif aux mécanismes
actuellement à l’oeuvre.

Ces mécanismes, - il faut bien le constater - relèvent plus de l’hégémonisme que de la démocratie.

Disant cela, je ne pense pas seulement au déséquilibre des forces qui préside aux relations internationales depuis la fin de la Guerre froide, et à la difficulté de voir s’instaurer un monde véritablement multipolaire.

Je pense, également, au triomphe du marché – d’un marché non régulé - et des lois attachées à un ordre libéral trop débridé.

Je pense, également, à la capacité quasi monopolistique d’entreprises globales à contrôler et à vendre le divertissement, le rêve, les valeurs, la pensée, la culture. Dans le même temps, ces mécanismes creusent les inégalités au lieu de les corriger, non seulement entre pays riches et pays pauvres, mais à l’intérieur même des pays les plus
développés.

Je pourrais vous parler de la fracture économique, de la fracture sanitaire, de la fracture éducative, de la fracture numérique. Mais les mots, les chiffres, les statistiques, si évocateurs soient-ils, ne suffiraient pas à rendre compte des réalités révoltantes qui continuent à défigurer certaines régions du globe et qui sont autant de défis lancés à nos
consciences, pour peu que l’on veuille bien ouvrir les yeux.

C’est en me référant à ce présent, par ailleurs riche des espoirs que nous autorisent comme jamais les avancées scientifiques et technologiques - espoir de mise en commun et de partage des richesses, de l’information, du savoir, du progrès, espoir de dialogue et
d’échanges équilibrés entre les cultures - c’est en me référant, donc, à ce présent ambivalent que je voudrais vous parler de l’avenir. Un avenir que l’Organisation internationale de la Francophonie veut, marqué au sceau de la démocratie, de la solidarité, de la diversité culturelle, de la paix.

Les mots de Léopold Sédar Senghor ont retenti voilà quelques instants en ces lieux. Nous aurions pu, cette matinée durant, nous abreuver à la source inspirante de ses propos, de sa pensée. Nous aurions très vite été frappés, non tant par la modernité de ses analyses que
par leur caractère atemporel.

Sans doute est-ce la marque des grands hommes, des hommes clairvoyants, des hommes généreux que d’énoncer au présent des convictions, des projets, des idéaux qui résistent au futur. C’est du même coup la marque des convictions justes, des projets inspirés, des idéaux à valeur universelle de résister au temps.

Et la Francophonie est de ceux-là.

« La Francophonie, prévoyait, Léopold Sédar Senghor, couvrira les cinq continents. Mais pourquoi faire exactement ? Pour réaliser l’oeuvre que font les communautés culturelles que l’on appelle d’Hispanophonie et de Lusophonie. » Et il ajoutait : « Il n’est pas indifférent qu’on
n’ait pas pris l’habitude d’appeler le Commonwealth, « Anglophonie » (…) parce que le « wealth » - l’économie - caractérise le Commonwealth. Cela ne signifie pas que dans la communauté organique de la Francophonie, les problèmes économiques et financiers seront
négligés. Que non pas ! Cela veut dire qu’ils seront, non même pas subordonnés à, mais conditionnés par la solution humaniste des problèmes culturels. Cependant ce ne sera pas dans le sens de l’impérialisme, encore moins du colonialisme culturel. »

Tout est dit, prédit, et aujourd’hui réalisé.

En effet, l’Organisation internationale de la Francophonie, riche de ses 68 Etats et gouvernements, couvre désormais les cinq continents. Et toutes ses actions – y compris dans les domaines économique et politique – sont aujourd’hui « conditionnées par » la solution humaniste des problèmes culturels. Toutes ses revendications vont à l’encontre de
cet impérialisme, de ce colonialisme culturel dont nous sommes menacés et c’est là sa modernité.

A cet égard, je ne peux m’empêcher de penser au regret que formulait Jean Monnet qui, portant un regard rétrospectif sur son oeuvre, initialement à dimension économique, aurait déclaré : « Si c’était à refaire, je commencerais par la culture ».

J’ai, pour ma part, la conviction que ce 21ème siècle sera culturel ou ne sera pas.

Je dirais même interculturel, parce que la préservation des cultures dans leur diversité ne suffira pas à garantir leur coexistence pacifique, et surtout leur coopération harmonieuse.

En cette période de mondialisation, où le destin des peuples se mêle comme jamais, en cette période de bouleversements géopolitiques, où se font jour des doutes, des interrogations, des peurs parfois irraisonnées, où les schémas, les concepts du passé montrent leurs limites, où les Etats-nations sont souvent devenus moins puissants que
certains acteurs transnationaux, nous ne pouvons pas courir le risque de voir les peuples et cultures s’enfermer sur eux-mêmes, dans un mouvement d’exclusion et de négation violente de la différence, au nom même de la différence, nous ne pouvons pas courir le risque de
laisser aux seules forces du marché, aux Etats les plus puissants, à une culture dominante le soin de dissiper nos doutes, de répondre à nos interrogations, de décider, pour tous et au nom de tous, des lois, des valeurs et de l’architecture du monde de demain.

Nous n’avons, dans ces conditions, d’autre choix que le dialogue et la coopération.

Mais ce dialogue ne sera possible que si nous reconnaissons l’égale dignité de toutes les cultures, leur vocation à se croiser, à se mêler, à s’enrichir mutuellement. L’histoire et le patrimoine de l’humanité sont là pour en témoigner. Il n’en demeure pas moins que cette
vision ne va pas de soi, aujourd’hui peut-être moins qu’hier, et qu’il nous faudra combattre bien des préjugés, bien des stéréotypes, l’arrogance de certains, l’obscurantisme des autres.

Ce dialogue ne sera possible que si la diversité des cultures est préservée. Certes, l’exigence de diversité a, depuis quelques années, gagné en force et en audience, jusqu’à être érigée en principe de droit international à travers l’adoption, à l’Unesco, de la
Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles.

Ce n’est là qu’une étape, mais qui ne saurait nous dispenser de la volonté politique et des moyens importants que nécessiteront sa mise en oeuvre effective. Car les engagements officiels, les textes normatifs ne suffiront pas à endiguer la mort annoncée de la moitié des
6 000 langues encore parlées aujourd’hui. Ils ne suffiront pas à endiguer le risque de standardisation de la culture, que j’évoquais en commençant.

Or n’oublions jamais que la culture ne se résume pas à ses oeuvres. Elle est aussi modes de vie, droits fondamentaux de l’être humain, valeurs, traditions, croyances.

Enfin, ce dialogue ne sera possible que s’il s’engage entre des interlocuteurs de statut comparable et égaux en droits. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons prétendre combler l’ignorance que les uns ont des autres, et construire des solutions communes aux problèmes
et aux défis qui nous lient, que nous pourrons promouvoir des règles de vivre ensemble acceptables par tous.

C’est dire que le dialogue entre les peuples et les cultures porte en lui-même l’exigence de la solidarité et de la démocratie.

Le mot « dialogue » restera un vain mot tant que, dans certains pays, dans certaines régions du monde, le droit à l’éducation, ou, plus brutalement, le droit à la vie, restera nié du fait de la misère, de la maladie, de la guerre.

Le mot « dialogue » restera un vain mot tant que les pays riches continueront à ne pas assumer plus fortement leurs responsabilités en matière d’aide au développement, et que certains subordonneront le rétablissement de la paix à leurs intérêts stratégiques ou
économiques. Tous les conflits méritent la même attention, parce que toutes les vies se valent. Plus encore : lorsque l’humanité souffre, il ne s’agit plus seulement de droit d’ingérence mais véritablement de devoir d’ingérence !

Le mot « dialogue » restera un vain mot, tant que les Nations unies, organisées en fonction de la partition du monde, au lendemain de la seconde guerre mondiale, ne parviendront pas à intégrer la nouvelle géographie de la planète, les nouveaux acteurs de la société
contemporaine, à se réformer et à se démocratiser.

Vous le voyez, nous sommes là au coeur des enjeux d’une nouvelle gouvernance mondiale.

Il est clair que ces enjeux géoculturels, géoéconomiques, géopolitiques sont étroitement imbriqués et méritent une égale prise en compte. Mais la culture plus encore sans doute !
Parce que la culture est d’abord l’expression d’une certaine représentation du monde. Et cette représentation, nous devons la forger ensemble, sous peine de voir un monde nouveau
se forger sans nous, ou contre nous. Nous devons, ensemble, nous attacher à la réalisation d’une mondialisation maîtrisée, et par là même d’une démocratie planétaire, solidaire, unie sur l’essentiel, mais respectueuse des différences.

Cette représentation du monde, c’est celle qu’entend promouvoir la Francophonie, tant à l’intérieur de son espace, que sur la scène internationale.

C’est ainsi que notre communauté fait dialoguer, coexister, coopérer tous les continents, tous les niveaux de développement, des pays membres du G8 et des pays parmi les moins avancés. Elle fait dialoguer, coexister, coopérer les religions, les cultures, la langue française
et les langues nationales.

Elle démontre par là-même que tous les champs du possible sont encore ouverts, que nous pouvons encore construire ensemble, pour l’avenir, ce beau dessein d’assumer l’intégralité de l’humain jusque dans ses divergences, de favoriser le besoin d’ouverture et d’enracinement de l’individu, de conjuguer harmonieusement aspiration à l’universel et
diversité des peuples, premier pas sur le chemin d’une solidarité enfin assumée, enfin revendiquée de l’intérieur et non plus seulement proclamée.

Alors vous me permettrez, pour terminer, chers étudiants, de vous exhorter à l’action, parce que ce défi est l’affaire de tous : des gouvernements, des organisations internationales et
régionales, de la société civile, mais aussi des citoyens.

Nous sommes chaque jour témoins des élans de solidarité dont sont capables les hommes et les femmes des pays développés à l’égard de ceux que frappe le malheur. Nous sentons la volonté, chez les jeunes générations que vous représentez, de renouer avec des valeurs,
des idéaux, des engagements forts et généreux.

Et je voudrais que vous repartiez, aujourd’hui, encore plus riches de la conviction que chaque période troublée de l’histoire, comme celle que nous traversons aujourd’hui, ouvre une brèche d’espoir.

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