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DISCOURS DE M. ABDOU DIOUF - TUNIS-KAIROUAN, 2 JUIN 2009

Discours prononcé par le Secrétaire général de la Francophonie lors de la Conférence internationale sur "Le Dialogue des civilisations et de la diversité culturelle".

Nous sommes ici pour nous préparer à affronter, en toute conscience, le regard que seront en droit de porter sur nous les générations futures.

Nous sommes ici pour dessiner l’avenir, un avenir plus équitable, plus démocratique, plus pacifique.

Nous sommes ici pour concrétiser notre volonté de promouvoir un dialogue responsable et fructueux entre les civilisations, dans le respect de la diversité des cultures.

Nous ne pouvions espérer lieu plus emblématique que la Tunisie, pays qui « a contribué de façon marquante, comme vous le dites si justement Monsieur le Président de la République, à la culture mondiale », pays phare de l’espace méditerranéen, pays fondateur de la Francophonie.

Nous ne pouvions espérer haut patronage plus prestigieux que celui que vous nous faites l’honneur de nous accorder. Et vous me permettrez, Monsieur le Président de la République, tout en vous exprimant mes remerciements les plus chaleureux et les plus fraternels, de rendre hommage à l’homme d’Etat que vous êtes, à l’homme d’État sous la conduite duquel la Tunisie moderne est devenue une nation ouverte sur le monde et l’avenir, tout en restant cet écrin où brillent les trésors et le génie des influences prestigieuses du passé, de rendre hommage, aussi, à votre action aussi talentueuse qu’inlassable pour que se développe le partenariat entre les deux rives de la Méditerranée, pour que progresse le dialogue entre les civilisations.

Nous ne pouvions espérer alliance plus fructueuse et inspirée que celle qui réunit, aujourd’hui, l’Organisation islamique pour l’Éducation, les Sciences et la Culture et la Francophonie, deux organisations sœurs dans leurs missions, leurs valeurs, leurs ambitions. Deux organisations, Monsieur le Directeur général, qui fédèrent à elles seules 120 États, dont certains, membres de nos deux familles. Deux organisations, enfin, qui, par la multiplicité et la diversité des cultures qu’elles incarnent, ont non seulement vocation, mais aussi toute la légitimité requise pour montrer la voie d’un dialogue exemplaire, pour démontrer que le choc des civilisations n’est pas une fatalité, et que l’humanité n’est pas condamnée à se détruire.

Nous sommes ici parce que nous croyons que la diversité culturelle est à l’Homme ce que la biodiversité est à la Nature, et que nous prenons un risque incalculable pour demain en ne les sauvegardant pas aujourd’hui.

Nous sommes ici parce que nous croyons que chaque culture peut préserver son identité sans pour autant anéantir celle de l’Autre.

Nous sommes ici parce que nous croyons que toutes les religions peuvent se tolérer et s’ouvrir l’une à l’autre dans le langage commun de l’humanité.

Mais nous sommes également ici, parce que nous avons la lucidité d’admettre que les promesses que recèle la mondialisation sur fond d’après Guerre froide sont loin d’être réalisées : promesse d’un partage plus équitable de l’information, du savoir, des progrès, des richesses, promesse d’une gestion plus démocratique des problèmes transnationaux qui engagent l’avenir de tous les peuples et de toutes les nations, promesse d’échanges plus équilibrés entre les cultures, de solidarité et d’entraide renforcées.

Mais faute de régulation, d’humanisation, d’éthique, la communication universelle en temps réel, la libéralisation des échanges, l’effacement des frontières ont engendré, tant au niveau des sociétés que des individus, une perte de repères, un sentiment de peur face à un avenir incertain, un état de précarité qui favorisent le repli sur le connu et le passé, la tentation de l’enfermement pour préserver une identité menacée de dilution ou d’éclatement. Faute de gouvernance mondiale, véritablement démocratique et équitable, l’instinct de domination, d’hégémonie et de colonisation, tant des territoires que des esprits, développés par quelques uns a fait naître chez des centaines de millions d’hommes et de femmes le sentiment d’être méprisés, humiliés, oubliés du progrès et de la prise de décision.

Nous sommes ici parce que nous avons la lucidité d’admettre que, malgré la menace réelle d’uniformisation culturelle, ce n’est pas seulement la persistance de cultures différenciées qui est en jeu, mais aussi l’usage qui sera fait de cette diversité.

Il n’est qu’à voir comment les valeurs de la culture tendent à être instrumentalisées, dévoyées à des fins belliqueuses, pour servir des intérêts stratégiques ou des enjeux de pouvoir. Il n’est qu’à voir les guerres identitaires, les conflits ethniques ou religieux qui se sont, au fil des années, multipliés à l’intérieur même des nations. Il n’est qu’à voir, à l’échelle internationale, les justifications honteuses que brandissent certains pour répandre la guerre ou pratiquer un terrorisme aveugle.

Nous sommes ici parce que nous avons la lucidité d’admettre que, du fait d’une mobilité accrue et de mouvements migratoires sans précédent, l’Autre dans sa différence est désormais devenu un voisin, mais trop peu souvent un concitoyen, et que la méconnaissance et la méfiance continuent d’alimenter la discrimination, le racisme, l’exclusion et le développement d’un communautarisme explosif.

Alors nous sommes ici parce que nous refusons de voir la loi du marché ou la loi du plus fort imposer un darwinisme culturel.

Nous sommes ici parce que nous refusons toute légitimation culturelle ou religieuse de l’oppression politique et de la violence.

Nous sommes ici parce que nous refusons de voir les préjugés, la suspicion, l’amalgame entre musulmans et terroristes, entre occidentaux et impies, présider aux relations entre les hommes.

Nous ne sommes donc pas ici, pour engager un dialogue de façade, mais pour trouver des solutions concrètes, pour que des hommes qui ont une histoire, des traditions, des valeurs, des croyances, des cultures différentes se parlent, se comprennent, s’enrichissent mutuellement, pour que naisse une véritable curiosité, une ouverture d’esprit à l’égard de l’Autre, en d’autres termes pour que s’opère une véritable révolution intellectuelle et spirituelle.

Mais nous sommes ici avec la conviction qu’il n’y aura de dialogue véritable que s’il est fondé sur la reconnaissance de l’autre, à la fois dans son altérité et dans son identité, que s’il est fondé sur la conscience que chacun par-delà son pays, sa région, son continent partage avec tous une même terre natale, la Planète, et un même destin.

Nous sommes ici avec la conviction qu’il n’y aura de dialogue fécondant, que s’il est fondé sur la réciprocité et le respect mutuel entre des cultures restaurées dans leur égale dignité car, comme le dit fort sagement le proverbe arabe : « Seule, une main ne saurait applaudir ».

Nous sommes ici avec la conviction qu’il n’y aura de dialogue durable que s’il est fondé sur la volonté d’œuvrer, dans le même temps, en faveur du développement durable et de la démocratisation des relations et des organisations internationales.

Ce sont ces convictions qui ont conduit la Francophonie à vouloir, aujourd’hui, lancer, en totale symbiose avec l’Organisation islamique pour l’Éducation, les Sciences et la Culture, un dialogue innovant entre les civilisations, à vouloir traduire en actions une bonne gouvernance de la diversité culturelle. Ce sont ces mêmes convictions qui l’ont amenée à développer sa coopération avec la Lusophonie, l’Hispanophonie, l’Union latine ou encore le Commonwealth.

Mais s’il incombe aux organisations internationales et régionales, aux États, d’ouvrir la voie, de donner les impulsions, de créer les conditions de ce dialogue, il revient, aussi, aux acteurs sociaux, aux acteurs du monde de la culture et de l’éducation, aux représentants de la société civile et aux médias de l’enraciner jour après jour. Il faut dire, aussi, l’apport essentiel que constitue le travail des historiens, des philosophes, des spécialistes en sciences sociales, des théologiens. En dernier ressort, il y va de la responsabilité de tous et de chacun.

Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons prétendre offrir à ceux qui nous suivront la promesse d’une aube nouvelle, la promesse d’un monde plus solidaire, plus démocratique, plus pacifique, la promesse d’une civilisation de l’universel placée sous le signe de l’apaisement, de la réconciliation et du progrès.

Je forme donc le vœu en terminant que, Kairouan, capitale de la Culture islamique en cette année 2009, reste à jamais associée aux prémices de cette civilisation nouvelle où chaque homme aura envie de dire et sera en droit de dire, comme le proclamait Khalil Gibran : « La terre est ma patrie, et l’humanité, ma famille. »

Je vous remercie.

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