Organisation internationale de la Francophonie

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DISCOURS DE M. ABDOU DIOUF À ANGERS, LE 05 DÉCEMBRE 2012

Dans le cadre du cycle de conférences "Mondialisation et identité" organisé par l’Association Foi et Culture

Mesdames et Messieurs,

Je voudrais, avant toute chose, adresser mes remerciements au Recteur Dominique Vermersch pour son accueil chaleureux, ici, au sein de cette Université catholique de l’ouest. Je voudrais, également, dire toute ma gratitude au Père Guy Frenod, à qui je dois le plaisir de m’exprimer devant les membres de votre Association, aujourd’hui, ainsi qu’à l’Amiral Jacques Bizard qui a veillé avec tant de soin à l’organisation de cette conférence. Qu’il me soit enfin permis de remercier l’Ambassadeur Dominique Perreau pour ses propos trop élogieux.

Vous me permettrez de dire que je me sens un peu chez moi, parmi vous, peut-être parce que l’Afrique, à travers le Sénégal et la Côte d’Ivoire, a marqué la vie de chacun d’entre vous, Messieurs, mais aussi parce que la foi, les valeurs d’humanisme qui vous animent et qui sont la marque des hommes de bonne volonté, trouvent un écho profond chez moi, tant à titre personnel, qu’à titre de Secrétaire général de la Francophonie.

Mesdames, Messieurs,
« Chaque génération se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. "

Ces propos d’Albert Camus sonnent avec une acuité toute particulière en ce début de XXIème siècle.

Car notre génération et les jeunes générations ont l’impérieuse et urgente nécessité de faire en sorte que le monde ne s’embrase sous l’effet d’inégalités de plus en plus creusées entre pays en voie de développement et pays développés, mais aussi à l’intérieur même des pays riches.

Combien de temps ces milliards de parias de la civilisation, ces milliards d’oubliés de la famille humaine supporteront-ils, tolèreront-ils, de survivre avec moins de deux dollars par jour, de voir mourir leurs enfants faute de soins élémentaires, de ne pas même avoir accès à une eau potable ?

Nous avons l’impérieuse et urgente nécessité de faire en sorte que le monde ne s’embrase sous l’effet de la conjugaison de la raréfaction des ressources et de l’accroissement de la population mondiale, qu’il ne s’autodétruise sous l’effet d’émissions incontrôlées de gaz à effet de serre.

Faudra-t-il attendre que les derniers hectares de forêt tropicale aient été déboisés, les dernières terres agricoles urbanisées, le dernier océan pollué, le dernier fleuve asséché, les dernières espèces animales et végétales détruites, pour qu’enfin, nous comprenions, que l’exploitation irresponsable et spéculative par quelques-uns des biens communs de l’humanité sera irréversible pour tous ?

Nous avons l’impérieuse et urgente nécessité de faire en sorte que la planète ne s’autodétruise sous l’effet d’avancées techniques et technologiques dont les risques nous échappent de plus en plus, tant en termes de prévision que de gestion.

Combien d’accidents technologiques, de catastrophes écologiques nous faudra-t-il encore affronter avant que nous nous persuadions, comme le pressentait Jean Rostand, il y a déjà plus de quarante ans, que « l’homme est devenu trop puissant pour se permettre de jouer avec le mal. » et que « l’excès de sa force le condamne à la vertu. » ?

Nous avons l’impérieuse et urgente nécessité de faire en sorte que le monde ne s’embrase sous l’effet de guerres qu’on laisse perdurer et se propager, entre les Etats, mais plus souvent à l’intérieur même des Etats.

Faudra-t-il que les conséquences de ces conflits meurtriers se fassent sentir aux portes des pays en paix pour que nous admettions, enfin, que les instabilités sont vouées à essaimer et à se communiquer sous l’effet de la mondialisation, et que l’aide apportée à la résolution de ces conflits ne peut plus être sélective, dictée par l’intérêt, plus que par la raison ou la responsabilité de protéger ?
Nous avons l’impérieuse et urgente nécessité de faire en sorte que la diversité du monde ne s’éteigne dans l’indifférence.

Voulons-nous vraiment que ce XXIème siècle reste, pour l’Histoire, le théâtre d’une hécatombe linguistique et culturelle sans retour ?

Notre tâche première consiste donc bien à empêcher que le monde ne se défasse, d’autant plus que ces réalités et les risques de déflagration qu’elles recèlent, sont connues de tous, chiffrées, année après année, débattues, conférence après conférence, objets d’engagements solennels, déclaration après déclaration, mais les progrès restent dangereusement en-deçà de ce qu’ils devraient être. Il n’est qu’à voir le retard pris dans la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement, ou l’impossibilité de parvenir à un accord contraignant en matière d’environnement.

Tout se passe comme si la parole, une parole de plus en privée de signification, pouvait tenir lieu d’action.

Tout se passe, surtout, comme si le monde n’avait pas connu cette double révolution copernicienne qu’a constitué la fin de la guerre froide et l’affirmation de la mondialisation.

La fin de la bipolarité a ouvert la voie à l’avènement d’une hyperpuissance sans rivale. La globalisation de l’information, de la communication, et surtout de l’économie et de la finance, a favorisé l’émergence d’une « hyperidéologie » libérale sans entraves, sans que puisse voir le jour le nouvel ordre mondial promis, ni ces régulations et cette gouvernance mondiale dont on parle tant, mais qui, pour l’heure, ne restent qu’un slogan.

C’est dire que notre génération, et celles qui suivront, n’ont pas seulement pour tâche « d’empêcher que le monde ne se défasse », mais elles sont, dans le même temps, vouées « à refaire le monde » pour l’adapter aux réalités et aux problématiques d’aujourd’hui.

Pour cela, il nous faut d’abord être convaincus qu’on ne résoudra pas ces problèmes avec les modes de pensée qui les ont engendrés, au premier rang desquels l’égoïsme, la primauté de l’intérêt particulier sur l’intérêt général, les rivalités de puissance, les alliances de circonstance, une gestion à court et moyen terme, autant d’attitudes qui constituent, au niveau des Etats, des blocages dans la prise de décision et la mise en œuvre de solutions courageuses au niveau international.

Il nous faut, ensuite, être convaincus qu’on ne pourra relever les défis de demain avec les organisations d’hier. Je pense, notamment, à la réforme de l’ONU, de la Banque mondiale, du FMI, créées au lendemain de la seconde guerre mondiale autour d’équilibres de puissance, d’enjeux, de modes de fonctionnement et d’intervention désormais dépassés.

Il nous faut, enfin, être convaincus que, quand bien même nous n’aurions pas la volonté de changer nos modes de pensée et d’action, la réalité se chargera de nous y contraindre, et sans doute de la manière la plus brutale qui soit, à l’instar de la crise économique et financière mondiale que nous traversons, une crise emblématique des risques auxquels nous exposent le laisser-faire, l’absence d’éthique et de régulation.

Cette réalité, quelle est-elle ? Celle d’un village planétaire sans frontières, où les crises politiques, les difficultés économiques, les catastrophes technologiques, les atteintes à l’environnement de quelques-uns ont désormais des répercussions sur tous.

Un village planétaire, où se renforcent les distances culturelles au fur et à mesure que s’amenuisent les distances géographiques, où les différences entre des cultures qui, autrefois, ne se connaissaient pas et ne voulaient pas se connaître, deviennent, désormais, risque d’affrontement, parce que ces cultures n’ont aujourd’hui d’autre choix que d’entrer en contact, de se connaître, de cohabiter ensemble.

Un village planétaire, qui n’est, en dernier ressort, qu’une construction artificielle, issue des progrès de la technique et de la communication, mais qui ne parvient pas à se transformer en construction sociale, faute d’un projet politique et d’un projet humaniste.

Et si je devais définir la Francophonie, en quelques mots, je dirais qu’il s’agit d’une organisation internationale qui a, précisément, pour vocation de faire émerger un projet politique et humaniste à l’échelle de la planète, tant à travers les actions qu’elle mène au sein de ses États membres, qu’à travers la magistrature d’influence qu’elle exerce sur la scène mondiale.

Ce positionnement n’est pas le seul résultat des évolutions que la Francophonie a connues depuis sa création, en 1970. Il était contenu, en germes, dans la philosophie qui a présidé à cette création, et particulièrement dans cette idée selon laquelle, partant d’un acquis commun,- la langue française -, nos différences culturelles ne constituaient pas un obstacle mais un atout, une source d’enrichissement mutuel, et qu’elles devaient être respectées pour être mieux transcendées au service d’un intérêt supérieur, celui de l’homme dans son essence d’homme et dans sa dignité.

Et en appréhendant la Francophonie à travers ce prisme, on comprendra mieux qu’elle ait été, à l’aube des indépendances, voulue par des hommes du Sud : les présidents Léopold Sédar Senghor du Sénégal, Hamani Diori du Niger, Habib Bourguiba de Tunisie et le Prince Norodom Sianouk du Cambodge.

On comprendra mieux ses actions en faveur du développement durable et de l’éducation, en faveur de la démocratie, des droits de l’homme et de la paix, en faveur de la langue française, de la diversité linguistique et culturelle.

On comprendra mieux que les objectifs qu’elle poursuit comptent tout autant que la manière dont elle les poursuit.

Pour nous, le développement, la démocratie, la paix ne sont pas une fin en soi, ou des objectifs chiffrés à atteindre, ils constituent le plus sûr moyen de restaurer des milliards d’hommes et de femmes dans leur dignité, de garantir leurs droits et leur liberté.

Pour nous le développement, la démocratie, la paix ne sont pas des modèles ou un état que l’on impose, des concepts que l’on exporte, ils sont le résultat de longs processus d’appropriation fondés sur un dialogue sincère, d’égal à égal, sur une prise en compte des besoins, des attentes, et surtout de la diversité des contextes, des réalités socio-culturelles et des acteurs impliqués.

Pour nous, enfin, la diversité culturelle et linguistique ne relève pas du folklore ou de la muséographie, elle est une grille de lecture transversale à toutes nos actions de coopération, à toutes nos interventions politiques et diplomatiques, en même temps que l’objet d’un plaidoyer constant dans les enceintes internationales parce que nous pensons que la prise en compte de cette diversité des cultures doit être au fondement du projet politique et humaniste dont a urgemment besoin de se doter le village planétaire.

Faut-il encore s’entendre sur ce que l’on entend par diversité culturelle, car il s’agit là d’un concept, comme celui d’identité du reste, qui cristallise, aujourd’hui, le meilleur et le pire.

Le meilleur, lorsqu’on évoque le patrimoine mondial de l’humanité, ses 6 000 langues encore parlées, ses richesses architecturales, picturales, musicales, théâtrales, artisanales, ses coutumes ancestrales, ses savoir-faire originaux, qui témoignent de la créativité et du génie humain à travers les siècles et sur tous les continents. Un patrimoine, menacé d’extinction si l’on n’y prend garde, un patrimoine qu’est venu consacrer, en 2005, la Convention de l’Unesco sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, en faveur de laquelle la Francophonie s’est tant investie.

Mais ce concept de diversité culturelle cristallise, aussi, les frustrations et les peurs de l’homme planétaire qui expérimente, dans son quotidien de citoyen et d’électeur, l’affaiblissement de la dimension nationale, dans son quotidien de travailleur, les dérives de l’économie mondialisée, dans son quotidien de citadin, la dissolution du lien social et la montée des communautarismes, et qui, face à cette perte de repères et de références, cherche à se recréer une identité en se différenciant de l’autre, par réaction, ou pire en rejetant l’autre, du fait même de sa différence.

En d’autres termes, si nous ne voulons pas que le concept de diversité culturelle soit perverti ou dévoyé, qu’il soit pensé comme un ensemble de différences culturelles discriminantes et discriminatoires, voire irréconciliables, qu’il soit motif pour récuser les valeurs universelles, qu’il soit, plus grave encore, source d’affrontements entre des identités devenues « meurtrières », nous devons impérativement adosser ce concept à un projet de civilisation fédérateur du « vivre ensemble » et, pour cela, tirer toutes les conséquences du postulat de l’égale dignité de toutes les cultures, conçues comme modes de vie, droits fondamentaux de l’être humain, valeurs, traditions, croyances, en un mot comme autant d’expressions d’une certaine représentation du monde.

Ce n’est qu’ainsi, en conjuguant harmonieusement aspiration à l’universel et diversité des peuples, que nous passerons d’une cohabitation forcée, plus ou moins pacifique, à une cogestion véritablement démocratique et solidaire de la planète.

Ce projet est à la portée de tous, chacune et chacun d’entre nous peut y contribuer, par son comportement, sa posture intellectuelle, mais aussi par sa pratique linguistique parce que la diversité linguistique est le substrat de la diversité culturelle.

Adopter une langue, c’est choisir une civilisation et adopter la vision du monde qui l’accompagne.

Et je voudrais, dans ce contexte, que l’on comprenne mieux que le combat qui est le nôtre pour la langue française, qui est notre ciment, est plus largement un combat pour toutes les langues face, il faut bien le dire, à une langue dominante, qui, pour l’heure, est l’anglais. Notre attitude serait la même à l’égard de toute autre langue qui prétendrait devenir la langue unique de communication.

Parce que derrière cette langue dominante, qui s’impose au détriment des autres langues, dans le monde des affaires, le monde de la recherche scientifique, dans les organisations internationales, comme à l’ONU ou à l’Union européenne, mais aussi dans les médias, et même chez les consommateurs, il y a une volonté politique forte de servir une idéologie, l’idéologie ultralibérale, de véhiculer une vision particulière du monde, de remporter la guerre de l’information, d’imposer, en dernier ressort, subrepticement, ce nouvel ordre mondial que nous n’avons pas su construire collectivement.

Mais je dois dire, aussi, pour le déplorer, que cette domination est servie par tous ceux dont l’anglais n’est pas la langue maternelle, et qui adoptent volontairement cette langue, alors que rien ne les y oblige, dans leur quotidien professionnel, dans les conférences, les organisations internationales, au nom de la modernité, par snobisme, ou, peut-être, avec le sentiment flatteur de partager un peu de la puissance véhiculée par cette langue dominante.

Évoquant ces comportements, je ne peux m’empêcher de penser à cette phrase de La Boétie qui disait : « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. »

Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de mettre un terme à l’enseignement de l’anglais, mais de militer, au contraire, pour l’apprentissage d’au moins deux langues vivantes dès le plus jeune âge, langues vivantes étrangères, d’ailleurs, que les anglo-saxons ont cessé d’étudier, certains qu’ils sont de voir le reste du monde parler leur langue.

Ce n’est pas ainsi que nous servirons et enracinerons la diversité culturelle du monde, car la diversité culturelle est indissociable du plurilinguisme. Ce n’est pas ainsi que nous contribuerons à l’émergence d’une civilisation du vivre ensemble, car l’affirmation d’une civilisation au détriment de toutes les autres ne peut-être que source de conflits.

Mesdames et Messieurs,

Je vous disais, en commençant, citant Albert Camus : « Chaque génération se croit vouée à refaire le monde. »

L’heure est trop grave, les mutations en cours trop cruciales, l’avenir trop incertain pour que nous laissions, à d’autres générations, la belle et difficile mission de transformer en réalité ce qui trop longtemps est apparu comme une utopie.

Je vous remercie.

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