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CHAQUE SEMAINE, UN EXTRAIT D'UN DES 10 ROMANS FINALISTES

Pendant dix semaines, jusqu’aux délibérations du jury (fin septembre), retrouvez un extrait d’un des 10 romans finalistes du 13e Prix des 5 continents. En partenariat avec Le Soleil (Sénégal) et Le Mauricien (Île Maurice).

3e extrait : On dirait toi de Sonia Baechler (Suisse), Éditions Bernard Campiche 2013.

Résumé : Imaginons une vallée entourée de montagnes, couverte de vignobles et de pâturages. Une vallée resserrée sur elle-même, et sur les hommes et les femmes qui y demeurent depuis des générations. Une vallée où traditions et religion font bon ménage, où chaque famille s’agrippe bec et ongles au moindre m2, où l’héritage est considéré comme un trésor inaliénable, où la société conservatrice s’abrite derrière les principes, où jalousement, on cache les travers de la vie (suicide, enfant adultérin, etc…). Cette vallée pourrait ressembler au Valais suisse.

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Extrait : « Elle ne s’appelait ni Marie, ni Adèle. Elle s’appelait Marie-Adèle et l’une n’aurait pu aller sans l’autre. Elle était née en octobre, dans un vieux chalet de mélèze roussi par le soleil, sous le toit trop bas et trop sombre d’une minuscule chambre, avec au dehors une averse de pluie et de feuilles pour la cueillir.

C’est de cet automne-là, de ce lieu haut perché sur la Vallée et agrippé aux alpages, que je pars.

Dans la semaine qui suivit sa naissance, le givre recouvrit peu à peu les hautes prairies sèches. Mais cette année-là on put sentir loin encore dans l’hiver la chaleur de l’aigue-marine, du brun, du rouge, du jaune, du doré et de l’argenté automnal qui perlait sur la forêt. L’odeur des foins traîna, s’attarda longtemps dans les brumes.

Puis vint la neige, le silence, les enfants dedans leur monde, dedans leur bonnet, fendant l’air de leurs sourires, les joues rouges, les robes et les pantalons gonflés par le vent et le froid. La bise les poussait, les rattrapait, les ramenait toujours au foyer, au morceau de lard, à la soupe au pain et à la pierre brûlante qu’on glissait sous les couvertures pour les réchauffer. À cette même pierre, froide de la nuit, qui trouvait leurs cheveux et leurs cils blancs de givre au réveil.

Un dimanche de décembre, la famille au grand complet s’aventura sur les chemins verglacés. Les cloches sonnaient au loin à toute volée et le vent venait claquer des baisers sur les paupières de Marie-Adèle. Elle clignait des yeux pour jouer avec lui, cherchait à libérer ses mains de ses gants pour l’attraper, goûtait de toutes ses forces à ce berceau de mélèzes, taillé dans les rochers juste pour elle.

Durant la cérémonie, elle babilla d’enthousiasme et promena son regard sur les vitraux colorés. Elle ne pleura pas lorsque sa mère la déposa dans les bras de sa marraine, une vieille tante un peu rondouillarde, et elle ne pleura pas non plus lorsque l’huile sainte coula sur son front. Au contraire, on eût dit qu’elle s’en amusait.

À la sortie de l’église, parents, familles alliées et curé s’accordèrent :

-- Tu seras bonne sœur ma petite.

Et entre deux flocons, Dieu, tout sourire, se pencha sur le destin de la fillette et ajouta :

-- Tu seras libre.

Dans cet écrin coupé du reste du monde, Marie-Adèle grandit. Dès son plus jeune âge, elle manifesta un intérêt particulier pour la course du soleil. Où allait-il lorsqu’il avait franchi les portes de la Vallée, quelle vue avait-il de là-haut, comment était la mer ? Quand la lumière matinale cognait à sa fenêtre, elle ouvrait grand ses poumons pour respirer ces rayons qui avaient fait le tour de la terre. Même si son enfance s’arrêtait à la rive gauche du grand Fleuve, elle devint bien vite capable de monter à bord d’un bateau, de frôler de ses mains les mers les plus agitées, par la seule force de son imagination.

À quatre ans, elle déchiffrait l’alphabet, à cinq ans elle lisait. À la maison et à l’école, elle ne ratait pas une miette de la leçon des plus grands et sut bientôt compter et calculer mieux que son frère et sa sœur aînés. Mais ce sont les mots qui la fascinaient le plus car ils essaimaient magie et fantaisie dans tous les coins de son quotidien. Jamais elle n’osa avouer à qui que ce fût qu’il lui arrivait de se propulser dans des univers entièrement peuplés d’êtres surnaturels, de converser avec des fées sur le chemin de l’école et de s’endormir dans les bras d’un ancêtre chevelu qui lui racontait comment il avait survécu à un hiver sans fin.

Sa curiosité venait parfois se heurter aux barrières de montagnes et aux contours exigus de son milieu religieux, mais il se trouvait toujours une bonne âme pour lui permettre de contourner l’obstacle. L’oncle Daniel – un trublion certes, mais aimé de tous pour son bon cœur, les longs sanglots et les humeurs heureuses de son violon – se prit d’une affection particulière pour la fillette et lui procura un certain nom- bre de livres interdits, d’enseignements de son cru et de conseils amoureux. (…) »

© Bernard Campiche 2013 « Les droits de propriété littéraire et artistique de l’extrait auquel l’OIF donne ici accès appartiennent aux éditions Bernard Campiche. L’accès au service ne donne droit qu’à la consultation de l’extrait, à l’exclusion de tout acte de reproduction ou de diffusion. Tout acte accompli en méconnaissance des conditions d’utilisation constitue une contrefaçon. »



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Résumé de l’œuvre et biographie de l’auteure


En savoir plus :
Le prix des 5 continents 2014
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