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CHAQUE SEMAINE, UN EXTRAIT D'UN DES 10 ROMANS FINALISTES

Pendant dix semaines, jusqu’aux délibérations du jury (fin septembre), retrouvez un extrait d’un des 10 romans finalistes du 13e Prix des 5 continents. En partenariat avec Le Soleil (Sénégal) et Le Mauricien (Île Maurice).

6e extrait : Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud (Algérie) aux éditions Barzakh 2013

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Résumé : Il est le frère de “l’Arabe” tué par un certain Meursault dont le crime est relaté dans un célèbre roman du xxe siècle. Soixante-dix ans après les faits, Haroun, qui depuis l’enfance a vécu dans l’ombre et le souvenir de l’absent, ne se résigne pas à laisser celui-ci dans l’anonymat : il redonne un nom et une histoire à Moussa, mort par hasard sur une plage trop ensoleillée. Haroun est un vieil homme tourmenté par la frustration. Soir après soir, dans un bar d’Oran, il rumine sa solitude, sa colère contre les hommes qui ont tant besoin d’un dieu, son désarroi face à un pays qui l’a déçu. Étranger parmi les siens, il voudrait mourir enfin…
Hommage en forme de contrepoint rendu à L’Étranger d’Albert Camus, Meursault, contre-enquête joue vertigineusement des doubles et des faux-semblants pour évoquer la question de l’identité. En appliquant cette réflexion à l’Algérie contemporaine, Kamel Daoud, connu pour ses articles polémiques, choisit cette fois la littérature pour traduire la complexité des héritages qui conditionnent le présent.

Extrait : Donc l’histoire de ce meurtre ne commence pas avec la fameuse phrase, « Aujourd’hui, maman est morte », mais avec ce que personne n’a jamais entendu, c’est-à-dire ce que mon frère Moussa a dit à ma mère avant de sortir ce jour-là : « Je rentrerai plus tôt que d’habitude. » C’était, je m’en souviens, une journée sans. Rappelle-toi mon monde et son calendrier binaire : les journées avec rumeurs sur mon père, les journées sans, consacrées à fumer, à se disputer avec M’ma et à me regarder comme un meuble qu’on doit nourrir. En réalité, je m’en rends compte, j’ai fait comme Moussa : lui avait remplacé mon père, moi, j’ai remplacé mon frère. Mais là, je te mens, comme je me suis menti à moi-même pendant longtemps. La vérité est que l’Indépendance n’a fait que pousser les uns et les autres à échanger leurs rôles. Nous, nous étions les fantômes de ce pays quand les colons en abusaient et y promenaient cloches, cyprès et cigognes. Aujourd’hui ? Eh bien c’est le contraire ! Ils y reviennent parfois, tenant la main de leurs descendants dans des voyages organisés pour pieds-noirs ou enfants de nostalgiques, essayant de retrouver qui une rue, qui une maison, qui un arbre avec un tronc gravé d’initiales. J’ai vu récemment un groupe de Français devant un bureau de tabac à l’aéroport. Tels des spectres discrets et muets, ils nous regardaient, nous les Arabes, en silence, « ni plus ni moins que si nous étions des pierres ou des arbres morts ». Pourtant, maintenant, c’est une histoire finie. C’est ce que disait leur silence.

Je tiens à ce que tu retiennes l’essentiel quand tu enquêtes sur un crime : qui est le mort ? Qui était-il ? Je veux que tu notes le nom de mon frère, car c’est celui qui a été tué en premier et que l’on tue encore. J’insiste car, sinon, il vaut mieux se séparer ici. Tu emportes ton livre, et moi le cadavre, et chacun son chemin. Quelle bien pauvre généalogie, tout de même ! Je suis le fils du gardien, ould el-assasse, et le frère de l’Arabe. Tu sais, ici à Oran, ils sont obsédés par les origines. Ouled el-bled, les vrais fils de la ville, du pays. Tout le monde veut être le fils unique de cette ville, le premier, le dernier, le plus ancien. Il y a de l’angoisse de bâtard dans cette histoire, non ? Chacun essaie de prouver qu’il a été le premier – lui, son père ou son aïeul – à avoir habité ici et que les autres sont tous des étrangers, des paysans sans terres que l’Indépendance a anoblis en vrac. Je me suis toujours demandé pourquoi ces gens-là avaient cette angoisse farfouilleuse dans les cimetières. Oui, oui, peut-être la peur ou la course à la propriété. Les premiers à avoir habité ici ? « Les rats », disent les plus sceptiques ou les derniers arrivés. C’est une ville qui a les jambes écartées en direction de la mer. Regarde un peu le port quand tu descendras vers les vieux quartiers de Sidi-el-Houari, du côté de la Calère des Espagnols, cela sent la vieille pute rendue bavarde par la nostalgie. Je descends parfois vers le jardin touffu de la promenade de Létang pour boire en solitaire et frôler les délinquants. Oui, là où il y a cette végétation étrange et dense, des ficus, des conifères, des aloès, sans oublier les palmiers ainsi que d’autres arbres profondément enfouis, proliférant aussi bien dans le ciel que sous la terre. Au-dessous, il y a un vaste labyrinthe de galeries espagnoles et turques que j’ai visitées. Elles sont généralement fermées, mais j’y ai aperçu un spectacle étonnant : les racines des arbres centenaires, vues de l’intérieur pour ainsi dire, gigantesques et tortueuses, fleurs géantes nues et comme suspendues. Va dans ce jardin. J’aime l’endroit, mais parfois j’y devine les effluves d’un sexe de femme, géant et épuisé. Cela confirme un peu ma vision lubrique, cette ville a les jambes ouvertes vers la mer, les cuisses écartées, depuis la baie jusqu’à ses hauteurs, là où se trouve ce jardin exubérant et odorant. C’est un général – le général Létang – qui l’a conçu en 1847. Moi, je dirais qui l’a fécondé, ha, ha ! Il faut absolument que tu y ailles, tu comprendras pourquoi les gens d’ici crèvent d’envie d’avoir des ancêtres connus. Pour échapper à l’évidence. (...)

© éditions Barzakh 2013 « Les droits de propriété littéraire et artistique de l’extrait auquel l’OIF donne ici accès appartiennent aux éditions Barzakh. L’accès au service ne donne droit qu’à la consultation de l’extrait, à l’exclusion de tout acte de reproduction ou de diffusion. Tout acte accompli en méconnaissance des conditions d’utilisation constitue une contrefaçon. »


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