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CHAQUE SEMAINE, UN EXTRAIT D'UN DES 10 ROMANS FINALISTES

Pendant dix semaines, jusqu’aux délibérations du jury (fin septembre), retrouvez un extrait d’un des 10 romans finalistes du 13e Prix des 5 continents. En partenariat avec Le Soleil (Sénégal) et Le Mauricien (Île Maurice).

9e extrait : Nos mères d’Antoine Wauters (France), aux éditions Verdier 2014

Résumé : Dans un pays du Proche-Orient, un enfant et sa mère occupent une maison jaune juchée sur une colline. La guerre vient d’emporter le père. Mère et fils voudraient se blottir l’un contre l’autre, s’aimer et se le dire, mais tandis que l’une arpente la terrasse en ressassant ses souvenirs, l’autre, dans le grenier où elle a cru opportun de le cacher, se plonge dans des rêveries, des jeux et des divagations que lui permet seule la complicité amicale des mots.

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Extrait : Grand-père vient de perdre un nouveau kilo. Et il en a perdu dix ou douze comme ça depuis le début de sa maladie, ce qui fait qu’il est maintenant un peu comme un os, barrant, dans la longueur, le matelas où nos mères l’ont couché. Un os à moelle, bon à être bientôt cata¬pulté dans la terre des morts, mais qui est le seul à se représenter la grotte telle qu’elle est vraiment, avec ses biefs, ses cascades d’eau chaude et ses fontaines qui ne souillent pas.

Avec grand-père en dessous de nous, lance Charbel, qui fond jour après jour, et nos mères en dessous de grand-père, qui fument et chantent sur la terrasse des airs de Marie Keyrouz, et avec papa, bien en dessous de tout ça encore, séché comme une croûte de caramel durci au soleil, papa, dans les rues du quartier d’Achrafieh où les milices l’ont arrêté, fouillé et torturé, bref, avec tout ça conclut Charbel, ces empilements de corps à bonne distance et qui ne se touchent plus, nous pourrions être brisés. Vraiment brisés, dit-il. Anéantis, même, ajoutons-nous en choeur.

Mais voilà. Depuis le temps que ça dure nous nous sommes renforcés, avons appris à ne plus écouter quand nos mères, par exemple, foncent dans les murs avec leur voix. Hurlent et foncent dans les murs de la maison. Hurlent et dégueulent l’eau des gâchis, des départs.

… si heureux dans la maison jaune… si heureux ton père là et grand-père avec nous… si joyeux dans la maison avec la pluie, le sable, le khamsin et le soleil partout… si heureux sous le vol des oiseaux et tous les quatre à la maison… si heureux tous les quatre dans ce maudit pays…

Maintenant tout contre nous, elles nous recoiffent, lissent nos mèches sauvages avec des points de salive, espérant les voir disparaître dans l’ensemble du reste assez noiraud de nos cheveux.

Quand nous sommes assez beaux pour elles, assez lisses, c’est-à-dire le cheveu rivé au crâne et rabattu en mèches à mi-front comme nous détestons, elles nous poussent dans une machine, ou un chariot, ou plutôt dans la jeep, la voiture de papa.

Nous mentons.
C’est vrai.

Mais c’est de vivre dans la même éclipse de lumière qui en est la cause, c’est de n’avoir nulle part où aller, sinon ces pures chimères.

Au vrai, on aimerait bien que nos mères nous emmènent. On aimerait tant sentir une dernière fois, roulant vers le centre-ville un dimanche de messe, papa au volant, maman à ses côtés qui chante Marie Keyrouz et moi, derrière, qui les observe en alternance avec le paysage de roches marines, en me gorgeant de ces moments comme si je jouais ma vie sur eux, on aimerait tant sentir une dernière fois l’odeur de cuir brûlant des sièges de la jeep de papa.

Parfois, malgré tout, on s’ennuie un peu.

Parfois, dans la grotte, on ne voit plus rien du tout, que ce qui nous tombe dans la tête sans qu’on le décide, sans qu’on le veuille, à cause du manque et tout et tout. Ça nous tombe dans la tête, un tas d’images, de voix qui nous font décoller de nos corps et marcher déjà dans le soleil immense, au milieu de la mer, vers la Grotte aux pigeons, papa, maman, grand-père et moi, comme on l’a fait des centaines de fois à bord de notre barque et le filet de pêche qui grossit à vue d’oeil pendant ce temps.

La mer, raconte Charbel, est la chose la plus éloignée de nous.

La chose la plus pure, ajoute Maroun.

L’endroit le plus proche de la ville et des bombes, ose Tarek.

Oui. La mer s’ouvre ici sur une ville pleine de chars et d’obus, ajoute-t-il. Pleine de charniers pleins de cadavres, et dans le fond d’un de ces trous dit-il, dans l’un de ces charniers creusés par des barbares scandant le nom de leur Dieu, papa dort d’un sommeil de bûche.

Par conséquent dans ce contexte, c’est simple, avoue Charbel : ou nous faisons diversion, ou nous mourons. Ou nous parlons de tout et n’importe quoi comme nous en avons l’habitude, ou nous mourons encore. C’est simple, dit Charbel. Vraiment très simple, oui, répétons-nous.

Par conséquent, plutôt que de parler des animaux tués dans les conflits humains, ou des cadavres offerts à la vermine et entassés sur le rebord des routes, en pile, en tas, sous un soleil de plomb, Charbel préfère parler de notre grotte, évoquer son climat et sourire tout doucement.

Mona, en revanche, préfère citer les espèces d’arbres les plus caractéristiques. Elle pense que dire les mots manguier, citronnier, bananier, voire même éventuellement abricotier, n’exclut pas de localiser un jour le bonheur.

Charles non. Rita non. Eux pensent plus utile d’évoquer…
PAN !
D’un geste brutal nos mères claquent derrière elles la porte d’entrée et se mettent en route en direction de la ville. (...)

© éditions Verdier 2014 « Les droits de propriété littéraire et artistique de l’extrait auquel l’OIF donne ici accès appartiennent aux éditions Verdier. L’accès au service ne donne droit qu’à la consultation de l’extrait, à l’exclusion de tout acte de reproduction ou de diffusion. Tout acte accompli en méconnaissance des conditions d’utilisation constitue une contrefaçon. »



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Résumé de l’œuvre et biographie de l’auteur


En savoir plus :
Le prix des 5 continents 2014
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