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DISCOURS DE MICHAËLLE JEAN À NEW YORK, LE 19 SEPTEMBRE 2016

Réunion plénière de haut niveau de l’Assemblée générale des Nations unies sur la gestion des déplacements massifs de réfugiés et de migrants

Seul le texte prononcé fait foi

Excellences,
Monsieur le Président,
Mesdames, Messieurs,
Chers amis,

Alors que j’écoute depuis ce matin témoignages et déclarations sur les situations qui poussent et forcent des milliers de femmes, d’hommes, de jeunes et d’enfants à fuir, je vous assure que des souvenirs douloureux me reviennent.

Pour moi, ce ne sont pas des statistiques, des chiffres, des données, mais un chapitre de ma vie, car je suis passée par là.

Enfant, j’ai connu cette dure épreuve avec mes parents, comme des centaines de milliers de familles haïtiennes : devoir tout quitter dans l’insécurité la plus totale, tout laisser derrière soi, prendre le chemin de l’exil sans plus rien à soi, pour échapper à la répression, aux violences quotidiennes, à la pauvreté extrême sous le régime dictatorial, sanglant et corrompu de François Duvalier.

Chaque jour, je pense à la chance que mes proches et moi avons eue de sortir vivants de ce cauchemar. Et je veux dire la chance que nous avons eue de trouver asile au Canada pour refaire notre vie et en devenir des citoyens à part entière.

Qui l’eut cru qu’un jour la petite réfugiée que j’étais serait appelée à occuper la plus haute fonction de gouverneure générale et commandante en chef du Canada, et aujourd’hui celle de Secrétaire générale de la Francophonie ?

Il n’empêche que chaque jour, sachant d’où je viens, je pense aux centaines de milliers d’autres de mes compatriotes haïtiennes et haïtiens dont les corps ont été broyés par la répression ou qui ont péri en mer. Je pense à ceux et celles qui affrontent encore le pire poussés par le désespoir et qui ne représentent qu’une froide statistique d’anonymes classés dans la colonne réfugiés et migrants.

Le temps me manque à cette tribune pour partager avec vous ce qui nous poussait à prendre le large, ce qu’il nous a fallu de force, à nous, les survivants, pour renaître de nos blessures, repartir à zéro, nous reconstruire ailleurs.

Nous arrivons dépossédés, mais riche de tout ce que nous sommes et de notre courage et de notre détermination.

Nous, les survivants nous nous demandons toujours si notre histoire et nos souffrances auront compté.

En cet instant, je pense, en écho à ma propre histoire, à ces millions de personnes, en ce moment même, apeurées, à jamais traumatisées. Je pense à ces millions d’enfants, plus de la moitié des réfugiés, des déplacés, des migrants sont des enfants !

Tout cela se passe sous nos yeux.

Mesdames et Messieurs,

Il faut une approche humaniste, respectueuse de la dignité et des droits fondamentaux de la personne, il faut une approche multilatérale globale, concertée et coopérative, cohérente et responsable.

Regardons la réalité en face !

Demandons-nous pourquoi nous avons franchi, en 2015, pour la première fois de l’histoire des Nations unies, le cap des 65 millions de déplacés forcés.

Pourquoi plus d’un million de réfugiés et de migrants ont affronté, en 2015, le désert et la mer Méditerranée pour tenter de rejoindre l’Europe, au prix de leur vie. L’année 2016 est déjà la plus meurtrière que l’on ait connue.

Pour avoir trop tardé, nous sommes aujourd’hui dans l’obligation de tout mener de front, d’agir autant sur les causes profondes de ces mouvements migratoires que sur leurs manifestations tragiques.

Agir sur les causes profondes, l’Organisation internationale de la Francophonie que je préside s’y emploie, car au nombre des 80 États et gouvernements membres de notre organisation, sur les 5 continents, se trouvent des pays de départ, des pays de transit, des pays de destination, des pays d’accueil. C’est dire combien cette situation nous traverse, nous interpelle quotidiennent sous toutes ses facettes.

C’est dire aussi que nous ne restons pas les bras croisés. Nous agissons.

En plus de nos programmes d’éducation et de formation, nos programmes de renforcement des capacités des collectivités, nous engageons des programmes de soutien à l’entrepreneuriat, et à la création d’emplois pour les femmes et les jeunes dans le cadre d’une stratégie économique que nous voulons vigoureuse dans les pays les plus affectés par ces exodes massifs.

Nous mettons tout en place pour déployer par exemple dans 12 pays d’Afrique subsaharienne des incubateurs pour renforcer les capacités de très petites, petites et moyennes entreprises et industries qui sont des moteurs de croissance et d’emplois.

Parce qu’il faut créer des raisons d’espérer, des possibilités, des débouchés, agir sur ce qui produit un sentiment d’impasse, d’avenir bouché et d’impuissance chez tant de jeunes et de femmes.

Ces programmes d’accompagnement que nous déployons sont des plus essentiels aussi pour les pays les plus vulnérables de l’espace francophone dans leur nécessaire adaptation aux effets dévastateurs des changements climatiques.

L’Organisation internationale de la Francophonie est aussi fermement engagée dans la prévention des conflits, le rétablissement et la consolidation de la paix, l’enracinement de la démocratie et de l’Etat de droit, le respect des droits et des libertés, le respect de la diversité culturelle et religieuse.

Ce qui nous rassemble en cette journée, c’est un même sentiment d’extrême urgence. Nous savons que ces mouvements massifs de réfugiés et de migrants ne sont pas qu’une crise passagère.

Nous sommes appelés, désormais, dans ce monde globalisé, à vivre et à agir ensemble et avec responsabilité, éthique et efficacité.

Par-delà notre desarroi face aux déplacements forcés, face à ces cohortes de laissés pour compte, il est, oui de notre responsabilité commune de combattre sans relâche, face à tant de souffrances, l’indifférence, le chacun pour soi, le chacun chez soi, devenu illusoire et dérisoire dans ce monde sans frontières, et de renouer avec la fraternité, la solidarité, de renouer avec la tradition de l’accueil et la volonté de mieux se connaître, de mieux se comprendre.

Il est de notre responsabilité commune, aussi, de combattre, avec la dernière des énergies, les discours haineux, les préjugés xénophobes, les mouvements extrêmes, nourris de populisme et de nationalisme exacerbé, qui alimentent et instrumentalisent, à des fins purement électoralistes, la peur de l’autre, le rejet de l’étranger.

Il est de notre responsabilité commune, enfin, de penser à court terme mais aussi à plus long terme, une politique migratoire sous le signe de la concertation, de la coopération internationale, d’un échange gagnant-gagnant.

Et si au lieu d’élever des murs et d’installer des barbelés, nous investissions dans le développement humain et économique durable ?

L’OIF en fait aussi son plaidoyer.

Cela dit, alors même que je salue la tenue de ce Premier Sommet des Nations unies pour les réfugiés et les migrants, que je me réjouis de nous voir ici réunis, et que j’applaudis l’adoption de la Déclaration de New-York, que je constate combien nous nous disons déterminés à nous mobiliser, de toute notre force d’action, j’aimerais avoir l’assurance que nous allons travailler en complémentarité, en tenant compte, de manière inclusive, conséquente et coordonnée des initiatives déjà existantes ou à venir, dans un parfait esprit de partenariat, aux côtés des populations et avec elles.

Nous ne pouvons pas continuer d’agir chacun de notre côté et de voir tant de ressources se disperser faute de coordination.

C’est dans cet esprit que nous nous rapprochons de tous les partenaires internationaux.

C’est dans cet esprit que nous nous présentons, ici, aux Nations unies, aujourd’hui. Pour lancer aussi l’alerte de l’urgence de revoir nos façons de faire, de mieux harmoniser nos actions, de manière à accomplir davantage et mieux répondre aux besoins de ces populations en danger qui placent en nous leur confiance.

L’Histoire nous jugera.

Je vous remercie.
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