Organisation internationale de la Francophonie

  • Lettre d’information
  • English

DISCOURS DE MICHAËLLE JEAN À PARIS, LE 14 FÉVRIER 2018

Lors de la Conférence internationale "Mon idée pour le français"

Seul le texte prononcé fait foi

Monsieur le Président de la Cité internationale universitaire de Paris,
Monsieur le Président de l’Institut français,
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Mesdames et Messieurs,

Je dis souvent que la France est l’un des 84États et gouvernements qui ont choisi de rejoindre l’Organisation internationale de la Francophonie, l’OIF.

Mais j’ajoute, tout aussi souvent, que la France n’est pas un État membre tout à fait comme les autres : parce qu’il ne saurait y avoir de Francophonie forte, sans un engagement fort de la France, tant au sein de notre Organisation, que dans sa politique en faveur du rayonnement de la langue française.

Je veux donc saluer avec enthousiasme la décision du Président Emmanuel Macron, d’organiser une consultation citoyenne sur la promotion de la langue française et du plurilinguisme dans le monde, initiative vigoureusement pilotée par l’Institut français.

Cela étant, est-il légitime de s’interroger sur la promotion de la langue française dans le monde ?

Je rentre de Corée du Sud, qui a rejoint depuis peu l’OIF. Les Coréennes et les Coréens estiment que le français est une chance, aussi grande que l’anglais, pour rejoindre plus largement encore toutes les régions du monde.

Et puis, il y a ces projections rassurantes, et souvent reprises, selon lesquelles la planète devrait compter, à l’horizon 2050, 715 millions de francophones, dont plus de 500 millions en Afrique.

Mesdames et Messieurs, ces projections ne sont pas inscrites dans le marbre, parce que dans ce monde à très grande vitesse, dans ce monde en proie à tant de ruptures d’équilibre, à tant de bouleversements géopolitiques, géo économiques, et géo culturels, l’écosystème des langues n’est pas épargné.

Même si le désir de français continue à s’exprimer partout avec vigueur, même si les alliances françaises, les instituts français, les lycées français, les associations de professeurs de français font un travail remarquable en faveur de l’enseignement et de la promotion de la langue française sur la planète - et je tiens ici à leur rendre hommage - eh bien, force est de constater que la richesse d’une langue ne suffit plus à garantir son présent, encore moins son avenir parce qu’une langue n’est pas un simple outil de communication.

Chaque langue incarne un système de représentations, de valeurs, de traits de civilisation, mais aussi de pratiques en constante évolution.

Les langues sont donc plus que jamais sommées d’inventer en elles-mêmes des concepts nouveaux, sans jamais abdiquer, y compris dans leur rapport aux autres langues.

Nous voyons, d’ailleurs, combien les langues sont la proie d’un enjeu éminemment politique, idéologique, stratégique.

Ce qui est en jeu, bien sûr, c’est d’abord le patrimoine linguistique et culturel de l’humanité.

Établir une hiérarchie entre les langues et les cultures, entre une langue qui dirait tout sur tout et des langues qui ne diraient plus rien sur rien, c’est appauvrir et précipiter la disparition de la grande majorité des 6000 langues encore parlées sur la planète dont plus du quart le sont dans l’espace que recouvrent les 84 États et gouvernements de l’OIF sur les 5 continents.

C’est capituler et remettre en cause le principe de l’égale dignité de toutes les cultures et porter atteinte à un dialogue inter culturel sur la voie de la paix.

Plus grave encore, c’est verser de l’eau au moulin de ceux qui voient dans l’uniformisation, le rouleau compresseur d’une langue, l’occidentalisation forcée, et qui du coup récusent l’universalité des droits humains et distillent partout le poison du relativisme culturel.

Alors, pour nous de la Francophonie, la promotion de la langue française est indissociable de la promotion de la diversité culturelle et linguistique.

En matière de culture, je pourrais vous parler des programmes de l’OIF, pour accompagner ses pays membres dans le développement de leurs industries culturelles, pour appuyer la production audiovisuelle, promouvoir les littératures et les cinémas en langue française, soutenir la traduction, développer la lecture publique, favoriser la circulation des artistes de tout notre espace.

À cet égard, Madame la ministre de la Culture, chère Françoise Nyssen, je suis heureuse que la France prenne la pleine mesure de l’étonnante richesse et diversité créatrice qui s’exprime en français hors de France.

En matière de média, je pourrais vous parler de notre chaîne internationale en langue française, TV5 Monde, mais je laisse ce soin à Yves Bigot et à Denise Epoté.

Je pourrais vous parler, aussi, de nos programmes pour soutenir les médias du Sud, pour contribuer à leur régulation, à leur affirmation, dans la bataille qui se livre pour le son, l’image, l’information, en d’autres termes pour la conquête des esprits, dans un contexte de mutations technologiques sans précédent.

En matière d’enseignement du français et en français, et au titre de notre contribution à la re fondation des politiques d’éducation en Afrique, je pourrais vous parler, par exemple, de notre programme IFADEM, Initiative pour la formation à distance des maîtres, dans laquelle langue maternelle et langue française trouvent non seulement leur place légitime dans une logique combinatoire, mais encore leur raison de s’épanouir ensemble.

Je pourrais vous parler, aussi, de notre programme ELAN, Ecole et langues nationales, fondé sur l’idée-force qu’il faut en premier lieu assurer la formation de l’enfant dans sa langue maternelle, pour l’ouvrir ensuite sur une langue française désormais « partenaire ».

La langue française a cessé d’être une langue de domination pour devenir une langue de médiation entre les centaines de langue parlées dans notre espace, parfois à l’intérieur d’un même pays.

Ce qui est en jeu, aussi, c’est notre capacité à agir solidairement, dans la réciprocité, pour répondre, ensemble, aux menaces transnationales ; c’est notre capacité à tirer profit du partage de toutes nos expériences, de toutes nos stratégies inventives face aux défis inédits de la mondialisation. Et la langue française, à travers la Francophonie, met le monde en réseau parce que nous avons tous à apprendre les uns des autres, dans tous les domaines.

Et la Francophonie, ne s’interdit rien, parce qu’une langue vit d’abord de l’utilité qu’on en a, parce que l’usage d’une langue se renforce et s’accroît dans l’action.

C’est ainsi qu’au fil des années, la langue française s’est affirmée, à travers l’OIF, mais aussi l’Assemblée parlementaire de la Francophonie, et de nombreux réseaux institutionnels, comme langue de la gouvernance démocratique, de la coopération juridique et judiciaire, de la promotion des droits humains, et de la paix.

Elle s’est affirmée, aussi, à travers l’OIF, l’Institut de la Francophonie pour l’Éducation et la Formation, basé à Dakar, l’Agence universitaire de la Francophonie, l’Université Senghor d’Alexandrie, comme langue de l’éducation de base, de la formation professionnelle, technique et technologique, de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Elle s’est affirmée comme langue de la coopération décentralisée à travers l’Association internationale des maires francophones. Et les régions à leur tour se mobilisent.

Elle s’est affirmée comme langue du développement durable à travers l’Institut de la Francophonie pour le développement durable, l’IFDD, basé à Québec.

Les chefs d’État et de gouvernement de la Francophonie ont souhaité étendre encore le champ de nos interventions, en adoptant une stratégie numérique et une stratégie économique.

Et en avançant dans ces domaines également, nous refusons de céder, même dans nos façons de dire, à une sorte de répartition darwinienne des langues qui ferait de l’anglais la langue naturelle et donc exclusive des affaires, de la technologie, des sciences et de la recherche.

Tous les programmes que nous déployons depuis sur le terrain montrent que notre choix est judicieux, que, surtout, les jeunes qui, dans certains de nos pays représentent plus de 60% de la population, trouvent à s’épanouir, à penser leur avenir en français. Ils apprécient que nous leur apportions des contenus, des concepts et des outils en français.

C’est là aussi que se joue l’utilité de la langue et en rétrécir le champ, c’est la fossiliser.

Ce qui est en jeu, enfin, c’est la démocratisation des relations internationales et de la mondialisation.

Quand l’OIF se mobilise à l’ONU où à l’Union européenne pour que soit assuré à toutes et à tous, le droit fondamental de communiquer, de comprendre, de se faire comprendre et donc de défendre ses intérêts dans la langue de son choix, elle ne défend pas le français pour le français, elle ne fait pas acte de ringardise, face à une pseudo modernité qui consisterait à s’en remettre au tout en anglais. C’est l’égalité juridique entre les Etats, l’effectivité du multilatéralisme, et la démocratisation des relations internationales que l’OIF défend.

Car il ne viendrait à l’idée de personne d’avancer que démocratie nationale et parti unique sont compatibles.

De la même manière, démocratie internationale et langue unique sont incompatibles

Tous ces fonctionnaires internationaux français ont-ils conscience qu’en s’exprimant systématiquement en anglais, ou plutôt dans un globish de moins de 1500 mots, ils adhèrent à cette stratégie volontaire qui consiste à imposer, à tous, des concepts élaborés et véhiculés dans la langue de quelques-uns ?

Quel déficit grave de perspectives, de participation aussi !

En se mobilisant ainsi, à l’ONU, à l’Union européenne, c’est la légitimité même de ces organisations internationales que l’OIF défend.

Ces tenants du tout anglais ont-ils conscience qu’en ne prenant plus même la peine de parler la langue de leurs concitoyennes et concitoyens, ils se constituent en une élite technocratique transnationale, et contribuent à alimenter la défiance des peuples face à ces organisations oùse prennent tant de décisions qui engagent directement leur devenir.

Mesdames et Messieurs, je dirais pour conclure,que la promotion de la langue française, telle que nous la vivons en Francophonie, tient à une vision plurielle du monde, à une régulation linguistique au service d’une relation harmonieuse et multipolaire des cultures, au service d’un humanisme intégral, universel. Puissiez-vous en être convaincus.

Je vous remercie.
Haut de page

COORDONNÉES


© 2013 Organisation internationale de la Francophonie
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour vous proposer des contenus et services adaptés à vos centres d'intérêts.     En savoir plus...Fermer