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DISCOURS DE LOUISE MUSHIKIWABO À MONTRÉAL, LE 10 JUIN 2019

A l’ouverture de la Conférence de Montréal du Forum économique international des Amériques

Seul le texte prononcé fait foi

Madame la Ministre des Relations internationales et de la Francophonie, chère Nadine Girault,

Madame la Mairesse de Montréal, chère Valérie Plante,

En vous voyant, en nous voyant, toutes les trois, trois femmes à l’ouverture de la Conférence de Montréal cette année, trois femmes à un niveau respectable de responsabilité politique, locale, gouvernementale ou internationale, je me fais la réflexion que le « changement », qui est au centre de cette 25e édition de la Conférence, ce changement, nous l’incarnons déjà.

Monsieur le Président de cette Conférence, Cher Nicolas Rémillard, je suis persuadée que vous ne m’en voudrez pas d’avoir dit cela, car pour avoir mené à bien pendant 25 ans cette vaste entreprise du Forum économique des Amériques, vous savez, que pour pouvoir amener et « mener le changement » de manière efficace, il faut compter sur l’immense apport des femmes à nos économies et à nos sociétés.

Je le dis depuis quelques jours, j’aime beaucoup ce thème, « Mener le changement » ! Car si ensemble, nous ne menons pas le changement, eh bien, c’est le changement qui va nous mener ! Je viens d’un petit pays en Afrique de l’Est et du Centre, un pays à cheval sur l’Afrique anglophone et francophone. Mon pays, le Rwanda, connaît aujourd’hui d’excellents taux de croissance, 8% depuis presque quinze ans. C’est un pays où 61% des parlementaires sont des femmes, un pays où la « valeur » de la petite fille est la même que celle du petit garçon. Un pays qui s’est relevé du néant et c’est pour cela que je suis très attachée au changement, parce que le changement est possible. Après s’être relevé, en grande partie grâce aux femmes, de l’immense tragédie qu’il a connue il y a 25 ans, il a atteint une parité presque parfaite au niveau politique. Les femmes y sont présentes en grand nombre dans le secteur privé et des affaires, mais aussi sur nos collines, dans nos villages, à l’international. Une forte majorité de femmes travaillent plusieurs heures par jour pour apporter le changement à mon pays. Je suis fière de ces femmes qui, sans avoir de podium comme moi, travaillent durement chaque jour, pour changer leur communauté et le monde.

Je cite le Rwanda car c’est le pays que je connais le mieux, mais au Rwanda, et partout ailleurs, le rôle des femmes, à tous les niveaux de la société, n’est plus à démontrer. J’espère que les débats de cette Conférence tiendront compte de cette réalité.

Mesdames et Messieurs,
La jeunesse caractérise notre espace francophone. Nous sommes aujourd’hui 88 états et gouvernements, dont 32 sont des pays africains. Donc ma perspective est francophone, mais nourrie par mon appartenance et de mon passé. Voyez donc dans les propos que je tiens aujourd’hui, un petit peu d’Afrique. Pour « mener le changement », il faut aussi compter sur la jeunesse. Aucune chance de réussite, dans aucun domaine, sans mettre les jeunes de notre côté ! Tout changement doit se faire pour eux, bien sûr, mais surtout, avec eux ! Globalement, les défis à relever sont immenses pour révéler les atouts de notre jeunesse, pour leur permettre d’accéder à des emplois dignes - c’est un mot que j’aime beaucoup, la dignité -, des emplois dans lesquels ils pourront s’épanouir et contribuer aux avancées de leurs pays.

C’est aujourd’hui, vous le savez bien, dans les pays en développement, et en Afrique en particulier, une jeunesse désabusée est prête à prendre tous les risques pour trouver un avenir meilleur, alors qu’en étant accompagnée, elle pourrait, sur place, participer au changement qui s’impose. La jeunesse est aussi un agent indispensable pour mener le changement.

Cette jeunesse ne demande qu’à travailler, créer, innover et prendre part aux décisions. Mais elle a besoin pour cela d’encouragement et surtout, de formation. Nous en avons largement discuté pendant le dîner d’hier soir, organisé par la ministre Nadine Girault, nous devons mettre l’accent sur la formation universitaire et sur la formation à l’emploi.

Je me réjouis à ce propos qu’une séquence de cette Conférence soit dédiée à la jeunesse et à l’innovation et une autre, modérée par Jean-Paul de Gaudemar, recteur de l’Agence Universitaire de la Francophonie, au rôle de premier plan que jouent les Universités dans la gestion du changement.

Le changement est là. Il prend des formes multiples sur lesquelles je vais revenir rapidement. Nous sommes sans cesse confrontés à de nouveaux défis. Ne nous laissons pas emporter par ce tourbillon. Car pour « mener le changement », il faut pouvoir l’anticiper et le maîtriser. Et surtout être capable de proposer des réponses innovantes. Je pense que c’est cela, le cœur de notre conférence cette année.
Car ces défis, nous les connaissons.

• Ce sont d’abord des défis environnementaux : le changement climatique est maintenant une réalité qui se vit et se voit dans toutes les régions du monde !
• Ils prennent aussi la forme de menaces liées au terrorisme ou aux flux financiers illicites ;
• Il y a les mouvements migratoires… ;
• Il y a les défis liés à ce que l’on appelle la « quatrième révolution industrielle », celle du numérique, qui bouleverse nos économies et les transforme, positivement, mais parfois aussi négativement, à une vitesse vertigineuse. Le numérique transforme aussi nos sociétés, en termes de sécurité, d’éthique, d’emplois… ;
• Nous devons également faire face, de manière globale, aux nombreux défis de l’Agenda 2030 pour un développement durable et partagé, dont les modes de financement évoluent de plus en plus vite.

Permettez-moi de marquer une pause ici pour parler de ce développement partagé. Je suis à la tête d’une organisation multilatérale et inter-gouvernementale, et j’aimerais vous dire ce matin, que toute croissance qui n’est pas partagée, qui n’est pas distribuée, est un risque pour notre monde, pour le monde des affaires, pour le monde tout simplement.

Je vous exhorte, pendant les discussions riches qui vont suivre, de garder à l’esprit que le partage est une assurance pour l’avenir.

Tous ces défis, et bien d’autres encore, se posent de manière plus aigüe aux pays en développement. Et mon organisation en compte beaucoup.

Mesdames et messieurs,
Le développement économique des pays les plus pauvres est un enjeu pour l’ensemble de la communauté internationale. La pauvreté et les inégalités alimentent les conflits, l’insécurité et constituent les causes profondes des migrations illégales. Je sais que c’est un thème que vous allez développer au cours d’une importante séquence de cette Conférence.

Face à cette urgence, les pays africains se sont dotés de plans de développement et d’émergence à long terme, et ensemble, ils sont engagés dans la mise en place l’Agenda 2063 de l’Union Africaine. Cela semble loin 2063 ! Mais c’est d’anticipation dont le continent a besoin.

En juillet prochain, la très attendue zone de libre-échange économique continentale africaine, la ZLECA, pierre angulaire de cet Agenda deviendra enfin une réalité. Elle créera, à terme, un immense marché libre d’obstacles sur les biens et les services d’1,2 milliards d’habitants et un PIB de 2500 milliards d’USD, complété par une libre circulation des personnes et des investissements.

Mesdames et messieurs,
Je vous exhorte à voir en l’Afrique un partenaire, l’Afrique doit cesser d’être un sujet de charité. L’Afrique doit être un partenaire !

L’Afrique dispose d’immenses atouts pour devenir le prochain moteur de la croissance mondiale : une population jeune, des ressources naturelles abondantes, une riche diversité culturelle, une démographie galopante… Même si beaucoup de progrès restent à faire, dans ce continent, les institutions se renforcent et le changement est palpable !

Allons donc ensemble vers ce changement.

L’éducation et la santé progressent ; la classe moyenne se développe ; les économies se diversifient, notamment dans les pays qui ont peu de ressources naturelles ; le numérique se développe rapidement et offre de nombreuses opportunités. Les jeunes africains et africaines sont des agents d’innovation et de création.

L’Afrique est donc à la croisée des chemins, comme notre Organisation, la Francophonie. Elle aura 50 ans l’année prochaine et nous célébrerons cet anniversaire par un sommet extraordinaire, un sommet du cinquantenaire à Tunis. La Francophonie doit retrouver sa place et elle doit s’adapter aux temps modernes. Nous avons besoin de normes, nous avons besoin de plus d’influence. Nous sommes une organisation qui est vouée à changer et à mener le changement.

Je me permets donc de lancer ici un appel aux entreprises présentes à cette Conférence, femmes et hommes d’affaires, investisseurs internationaux, notamment ceux du Canada, du Québec, à aller explorer les possibilités, les opportunités qui existent en Afrique et dans d’autres pays en développement de l’espace francophone.
Partagez vos expériences et bonnes pratiques, faites des affaires et investissez dans les domaines et secteurs importants pour la transformation structurelle des économies.

Vous contribuerez ainsi, par la mise en place de nouveaux équilibres, à mener ce « changement » dont nous parlons aujourd’hui.

La Francophonie accompagne les efforts de ses pays membres dans le domaine du financement public, indispensable pour favoriser les conditions d’une croissance durable et assurer la protection des populations les plus fragiles. Elle promeut également l’entrepreneuriat, en particulier des femmes et des jeunes, dont il faut soutenir l’extraordinaire capacité de création et d’innovation ; elle aide à gérer la transformation numérique ou encore, à mettre en place des stratégies environnementales. Ce que nous voulons aujourd’hui, à la Francophonie, c’est de faire en sorte que tous ces projets qui marchent passent à l’échelle supérieure.

Je vais veiller personnellement à ce que, fidèle aux valeurs de solidarité et de diversité culturelle, respectueuse des droits de la personne, l’Organisation internationale de la Francophonie, que j’ai l’honneur de diriger depuis janvier dernier, apporte sa contribution, modeste mais efficace, à la mise en place d’une économie vraiment inclusive et centrée sur le citoyen. Notre Organisation a le privilège de pouvoir s’appuyer sur le partage d’expériences et la diversité des savoir-faire et compétences présentes dans ses 88 pays membres et issus de tous les continents.

Nous avons aussi le privilège de pouvoir faire appel à une multitude d’acteurs non étatiques, unis autour du partage de la langue française et engagés dans le développement : le secteur privé, le monde universitaire, les médias, la société civile, les réseaux, les organisations sous régionales, l’administration décentralisée …
Nous avons, surtout, la force que nous donne notre nouvelle vision du multilatéralisme. Car aucun pays, si puissant soit-il, ne peut réussir le changement, seul. Dans ce monde mondialisé et de plus en plus interdépendant, il est plus qu’urgent de privilégier une coopération fondée sur les notions de partage, de solidarité et d’intérêt. La Francophonie est pour moi cet espace au sein duquel on peut accomplir beaucoup en se focalisant sur ce qui nous unit, et en considérant le bien-être de nos populations comme une priorité. Aucun pays ne peut plus espérer régler ses problèmes sans concertation ni collaboration, aux niveaux régional et international.

C’est pour résoudre toutes ces questions que la coopération multilatérale est plus que jamais indispensable. Notre action peut aider nos pays, surtout les plus fragiles encore une fois, à ne pas se voir imposer des changements sur lesquels ils n’auraient aucune prise. C’est pour cela que j’aime beaucoup ce thème « mener le changement ».
Riche de sa diversité qui fait éclater les blocs traditionnels, la Francophonie a tout son rôle à jouer pour un changement maîtrisé.

C’est par cette nouvelle forme de coopération gagnant-gagnant que nous arriverons tous à « mener le changement », avant, je le répète, que ce changement ne nous mène, avant qu’il n’emporte dans ses tourbillons l’éthique, les valeurs et la diversité et la solidarité humaine qui doivent nous caractériser.

Je vous remercie de votre attention et vous souhaite de fructueux travaux.
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