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DISCOURS DE M. ABDOU DIOUF À FÈS (MAROC), LE 30 SEPTEMBRE 2013

A l’ouverture de la Conférence internationale pour le dialogue des cultures et des religions

Je voudrais, avant toute chose, remercier très vivement les autorités et le peuple marocain pour la chaleur de leur hospitalité. En nous accueillant, à Fès, Monsieur le ministre d’Etat, Monsieur le ministre de la Culture, Monsieur le Président de l’Association Fès-Saïss, Monsieur le Wali, Monsieur le Maire, vous nous offrez bien plus que l’écrin précieux d’une ville au rayonnement culturel et spirituel multiséculaire. Parce que tenir cette conférence sur le dialogue des cultures et des religions, ici, au Maroc, constitue déjà en soi tout un symbole. Le Maroc, incarne, en effet, au plus haut point ce creuset d’interactions fécondes entre les civilisations, les cultures et les religions, cette longue tradition d’ouverture au monde et sur le monde, dans le respect des principes et valeurs universels. Le Maroc, c’est aussi, en cette période de troubles et de recompositions diverses, un exemple de stabilité, et la volonté résolue, sous la conduite éclairée de son souverain, Sa Majesté Mohamed VI, de renforcer l’Etat de droit, le pluralisme politique et la mobilisation constructive de tous les acteurs de la société.

Je veux également voir un symbole fort, Monsieur le Directeur général, dans la coopération qui lie la Francophonie et l’ISESCO, et dans notre volonté commune de susciter, ici, quatre ans après la conférence de Kairouan, un débat franc et sincère sur des problématiques aussi complexes qu’essentielles.

Mesdames et Messieurs,
Avant que vous n’entamiez vos travaux, je voudrais partager, avec vous, quelques réflexions et quelques convictions fortes, qui me poussent à vous dire, d’entrée de jeu, que cette conférence ne se veut pas une conférence de plus, parce que nous sommes venus à Fès avec la conscience qu’il faut résolument franchir une étape nouvelle sur la voie du dialogue entre les cultures et les religions, et que nous ne saurions relever ce défi avec des mots lisses ou précautionneux dont ne peut plus s’accommoder la réalité des faits.

La réalité des faits, c’est la mondialité entrée par effraction dans les nations et les nations propulsées à marche forcée dans la mondialité.

La réalité des faits, c’est l’effacement des territoires et des repères, et le besoin, face à un processus de mondialisation qui délocalise et qui uniformise, de se relocaliser et d’affirmer sa différence dans des convictions, dans une identité moins collective que communautaire, ethnique, confessionnelle, poussée parfois jusqu’à l’exacerbation.

La réalité des faits, ce sont des inégalités persistantes, des crises, des conflits persistants, que nous ne pouvons pas ou que nous ne voulons pas éradiquer.

La réalité des faits, c’est un monde et des rapports de puissance qui se recomposent sous nos yeux sans que se recompose une gouvernance mondiale vers plus de représentativité, de démocratie, de légitimité, alors même que les grands défis contemporains ne nous laissent d’autre choix que de décider et d’agir ensemble.

Dans ce contexte, le dialogue entre les cultures et les religions s’impose comme une nécessité impérieuse, mais aussi exigeante.

Car il n’y aura pas de dialogue possible sans volonté de reconnaissance mutuelle. Mais comment prétendre reconnaître l’autre dans son altérité si on ne le connaît même pas ?

Cela suppose d’en finir avec les préjugés, les stéréotypes, les amalgames délétères qui font de tous les musulmans des intégristes ou des terroristes, de tous les occidentaux des colonisateurs ou des infidèles. Et nous avons beaucoup plus à craindre, aujourd’hui, du choc des incultures que du choc des cultures.

Il n’y aura pas de dialogue possible sans autocritique mutuelle. De la même manière que l’individu ne saurait être considéré comme le représentant de millions d’anonymes, - mécanisme d’assimilation à la base du racisme – l’individu n’a pas à endosser et à assumer les manquements, les dérives, les exactions de toute une communauté au motif qu’il partage la même culture ou la même la religion.

Il n’y aura pas de dialogue possible sans respect mutuel parce que seul le respect nous amène à vouloir mettre son cœur et son esprit à nu pour appréhender ce que l’autre a de meilleur à nous offrir, seul le respect garantit l’égale dignité de tous, seul le respect nous autorise à dire comme l’écrivait Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec ce que tu dis, mais je me battrai pour que tu puisses le dire ».

Mais nous devons bien comprendre que ce dialogue, si nécessaire soit-il ne saurait constituer une fin en soi. Il n’est qu’une étape sur la voie du dépassement, qui seul nous permettra de transcender nos différences pour nous rassembler autour de valeurs communes.

Le relativisme culturel constitue, à cet égard, la plus dangereuse des impostures qui soit !
Car je ne veux pas croire que la souffrance d’une mère qui voit tomber son enfant sous les balles, que la souffrance d’une femme bafouée dans sa dignité et violée dans son intégrité physique diffère selon sa couleur de peau, sa culture ou sa religion. Je ne veux pas croire que la misère, l’absence de liberté et de droits fondamentaux soit plus tolérable selon que l’on vit dans telle ou telle région du monde.

C’est là que réside notre humanité commune. C’est là que prend tout son sens le mot d’« universelle » lorsqu’on se réfère à la Déclaration des droits de l’Homme.

Et ce n’est qu’ainsi, en nous projetant, ensemble, vers cet horizon universel, en poursuivant un objectif commun, que nous prendrons conscience que nous avons besoin les uns des autres pour y arriver.

Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons mettre un terme à l’instrumentalisation et au dévoiement qui sont faits de la culture et de la religion, pour justifier le recours à la force, pour justifier que l’on s’empare du pouvoir ou que l’on s’y maintienne, pour justifier des sanctions à géométrie variable, pour justifier, même, le fossé nord-sud.

Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons éloigner la tentation de pallier le manque de dialogue, le manque de coopération, le manque de solidarité par une perception culturelle tronquée et manichéenne du monde, et proposer des solutions véritablement politiques au règlement des crises et des conflits, des solutions véritablement politiques aux fractures économiques et sociales révoltantes.

Ce n’est qu’ainsi, en mettant les cultures et les religions au service d’un projet et non du rejet, que nous pourrons préserver l’intégrité et la pluralité des cultures, que nous pourrons instaurer des relations équilibrées entre elles, que nous pourrons gérer le pluralisme dans une démocratie ouverte qui associe l’ensemble des acteurs politiques, économiques, sociaux, culturels, que nous pourrons réaliser cette exigeante dialectique entre l’identité et l’altérité, entre l’universalité du droit et la particularité des droits culturels au service de la paix.

Mesdames et Messieurs,
Nous attendons beaucoup de vous, des intellectuels, des universitaires, des créateurs, des représentants des médias, des hommes de foi que vous êtes, pour nous éclairer dans notre réflexion et nous guider dans l’action. Mais je, voudrais, pour finir, vous assurer que nous sommes venus, ici, avec la conviction que le meilleur est encore possible et que le réalisme ambitieux qui nous motive n’a d’égal que l’espérance qui nous anime.

Je vous remercie.

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