La Francophonie mobilise l’intelligence artificielle pour moderniser ses outils et soutenir la jeunesse innovante. Bien utilisée, l’IA représente un puissant levier pour l’atténuation et l’adaptation climatiques.

 « Un algorithme seul n’a jamais planté un arbre ni arrêté une inondation ! », insiste Hélène Kombe, ingénieure en télécommunication, innovatrice et entrepreneuse. « L’intelligence artificielle n’a de valeur que lorsqu’elle permet de prendre les meilleures décisions », ajoute-t-elle, en introduction du webinaire dédié à l’Intelligence artificielle pour l’adaptation climatique, organisé par l’Institut de la Francophonie pour le développement durable (IFDD), organe subsidiaire de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), et le programme régional PACO de GIZ (l’agence allemande de développement) *.

Tenu en juillet 2026, ce webinaire a réuni 700 participants, démontrant ainsi que les opportunités d’intégration de l’IA dans le champ du développement durable suscitent un intérêt croissant des décideurs, bailleurs et ONG. Par exemple, l’IA permet d’automatiser des bilans carbone, d’optimiser le tri des déchets, de simplifier le suivi de la biodiversité ou encore d’accélérer le prototypage de solutions vertes.

Mais faut-il adopter cette technologie les yeux fermés ? Pour l’IFDD, l'enjeu est de développer une IA accessible, adaptée aux besoins locaux et respectueuse de la souveraineté numérique.

Un Hackathon francophone pour détecter l’innovation

Cette année, l’IFDD, la Fondation Green Open Lab et le Gouvernement du Québec ont lancé un Hackathon francophone sur l’IA, afin de « propulser des projets IA innovants », relevant des défis climatiques, financiers et sociaux actuels. L’initiative a suscité un bel engouement : 200 talents francophones ont déposé leur candidature.

Ainsi, dix porteurs et porteuses de projet ont été sélectionné.e.s et ont bénéficié d’un accompagnement combinant formation, master classes et mentorat. Trois d’entre eux iront présenter et défendre leur innovation à la Conférence des Parties (COP31) à Antalya, en Turquie, au mois de novembre 2026 (voir encadré).

« L’IA permet d’agréger des masses de données complexes, comme la météo, la consommation d’eau, l’historique des sols, d’où son intérêt pour les innovateurs et innovatrices. C’est un outil au service du réel », souligne Chaimae El Koufi, coordinatrice au sein de la Fondation Green Open Lab.  « Les projets que nous avons retenus au niveau du Hackaton sont ceux portés par des équipes ayant non seulement une expertise technologique, mais aussi une véritable analyse du terrain. »

Amine Zarouk, président-fondateur de la Fondation, ajoute : « Le plus souvent, la difficulté pour les entreprises ne réside pas dans la disponibilité des technologies, mais dans leur adoption. Dans le secteur agricole par exemple, on demande à l’agriculteur de nous nourrir, mais sans consommer trop de ressources et tout en préservant l’environnement ! On fait donc peser sur ses épaules le poids de la transition écologique sans vraiment l’aider. Notre mission est donc d’accompagner les agriculteurs à adopter toutes les solutions qui leur permettront de produire plus et mieux. L’intelligence artificielle fait partie de ces solutions, d’autant que l’Afrique possède deux tiers des terres arables disponibles dans le monde et 65 % de sa population active travaille dans l’agriculture. »

Une poubelle intelligente et source de données

Ces dernières années, l’IFDD a déjà soutenu des innovations concrètes dont certaines intègrent l’IA, via le Programme de déploiement des technologies et innovations environnementales (PDTIE) : Hélène Kombe, fondatrice et directrice générale de HokTech Co, a ainsi développé O’Trid Bin, une poubelle intelligente de tri automatique des déchets à la source, qui utilise l’internet des Objets (IoT, c’est-à-dire le fait de développer des objets connectés) et l’IA.

« La poubelle constitue un point d’entrée vers un écosystème numérique plus large, précise l’innovatrice, en fait, elle permet une gestion intelligente des données environnementales et encourage l’économie circulaire ». La poubelle trie automatiquement le plastique, le verre, les métaux, les déchets biodégradables et les déchets non recyclables dans des compartiments dédiés, le tout sans dépendre d’une connexion internet permanente.  « L’algorithme de reconnaissance que nous avons développé ne tourne pas sur des serveurs cloud énergivores à l’autre bout du monde ! Il est intégré directement dans une puce électronique low cost et sobre à l’intérieur de la poubelle », explique Hélène Kombe. La plateforme O’Trid permet également aux citoyens de signaler des déchets avec une photo et une géolocalisation, de suivre leurs signalements et de recevoir des points après validation de leur signalement. Toutes ces données locales remontent ensuite vers un tableau de bord centralisé destiné aux municipalités et partenaires. Ces données permettent notamment d’identifier les zones où les déchets s’accumulent, d’optimiser les tournées des collectes, de mesurer les comportements de tri et de produire des indicateurs environnementaux utiles aux collectivités. Autrement dit, les déchets deviennent de véritables sources de données pour l’adaptation climatique. »

Les plateformes de l’IFDD réinventées à l’heure de l’IA

L’IA s’installe aussi dans les outils numériques de l’IFDD. La plateforme Objectif 2030, qui rassemble notamment plus de 460 000 inscrits sur ses cours en ligne gratuits (MOOC - Massive Open Online Course, ou CLOM en français), est ainsi en train de se doter de deux agents virtuels.

Le premier est un agent généraliste chatbot capable de dialoguer avec les usagers, que ce soit par exemple pour trouver une formation adaptée à leur projet ou bien pour leur expliquer les Objectifs de développement durable (ODD). Le second sera une sorte d’agent « tuteur de cours », qui s’intègrera directement dans les modules de formation pour répondre aux questions précises des apprenants.

« L’engagement des équipes sur les forums humains finit souvent par s’épuiser dans le temps, alors que l’IA, elle, est inépuisable », observe Brice Parent, expert auprès de l’IFDD. 

Afin d’éviter au maximum les hallucinations et les biais culturels des grands modèles commerciaux, l’outil s’appuie sur une architecture RAG (Retrieval-Augmented Generation) : cela signifie que l’agent est contraint de chercher l’information exclusivement dans la base de données des cours rédigés par des experts francophones. « Si nous utilisions un modèle générique, il proposerait des réponses occidentales standardisées, totalement inadaptées aux réalités des pays francophones. Notre système force donc l’IA à puiser uniquement dans le contexte certifié de nos MOOCs, tandis qu’un second agent vérifiera en permanence la conformité du message produit », relate-t-il.

N’utiliser que des données internes

Même dynamique du côté de la Plateforme francophone de finance durable de l’IFDD, lancée en juin 2026, dont l’objectif est de faciliter l’accès des États et des acteurs non étatiques aux guichets climat internationaux et aux appels à projets.

« D’ici peu, la plateforme va utiliser un agent pour analyser la base de données et orienter automatiquement les porteurs de projets vers les mécanismes de financement les plus adéquats pour eux », détaille Martial Djezou, expert auprès de l’IFDD-OIF. « À terme, notre idée est que l’IA puisse aller jusqu’à accompagner la rédaction des dossiers de candidature, mais aussi automatiser certaines tâches administratives internes, comme la prévalidation des profils au sein de la Banque d’experts présente au niveau du site. Dans les deux cas, l’outil est encadré dans un environnement fermé, c’est-à-dire qu’il n’utilisera que des données internes, pour garantir une étanchéité totale et protéger les données confidentielles des utilisateurs ».

 « Nos données climatiques sont des actifs stratégiques »

Effectivement, l’utilisation de l’IA requiert indéniablement un véritable savoir-faire local, en particulier lorsqu’elle touche à des problématiques environnementales et climatiques, d’où la prudence de l’IFDD à ne manipuler que des données encadrées. Actuellement, la majorité des grands modèles mondiaux d’intelligence artificielle sont entraînés sur des données provenant du Nord global ou d’Asie. Ils méconnaissent ou même ignorent les spécificités climatiques et agroécologiques des pays du Sud.

Conseiller en stratégie Numérique, cyber-résilience et innovation, Guy-Ghislain Sahi met donc en garde contre l’empressement technologique : « Face au choc climatique, nous avons besoin d’outils puissants dans un temps très court. Seulement, la précipitation risque de nous mener à une nouvelle dépendance critique envers les États fournisseurs de ces technologies. »

Selon le conseiller, ces modèles présentent un code source opaque qui expose les pays francophones à des biais algorithmiques sévères et à des risques majeurs de fuite de valeur. « Nos données climatiques, comme la cartographie des sols ou la modélisation des nappes phréatiques, sont des actifs stratégiques et de sécurité nationale. Elles doivent être protégées, hébergées sur des infrastructures souveraines locales et régies par un cadre de gouvernance francophone. », analyse-t-il.  Guy-Ghislain Sahi plaide pour le développement de « communs numériques climatiques », c’est-à-dire des bases de données communes à la francophonie, qui n’auraient pas besoin d’être hébergées dans des espaces anglophones ou asiatiques.

Son diagnostic est partagé par Ernest Katembo Muhasa, expert en sciences des données. « Les modèles conçus en Amérique ou en Europe ne reflètent pas ce que nous vivons en RDC ou au Cameroun. Lorsqu’on applique un algorithme entraîné ailleurs sans l’adapter, les prédictions échouent la plupart du temps, par exemple dans le domaine agricole ».

Pour y remédier, l’expert prône lui aussi le recours au « transfert d’apprentissage », qui consiste à adapter des modèles open source (c’est-à-dire accessibles à tous) en y intégrant des jeux de données locaux. Il souhaite aussi que soient revalorisés les savoirs traditionnels. « Nos anciens n’avaient pas de montre, mais ils savaient exactement quand la pluie allait tomber ! Entreprises, gouvernements, chercheurs et ONG doivent s’entendre : en fait, l’accès aux données environnementales ne représente pas seulement un défi technique, mais aussi une question fondamentale de justice climatique », conclut-il.

 

*Le webinaire fait partie d’une série de 20 webinaires en français, tenus entre janvier 2026 et août 2027, conçue pour renforcer massivement les capacités des acteurs francophones face aux défis de l’adaptation climatique.

 

Hackaton francophone : Trois projets sélectionnés pour participer à la COP 31

Dihariniaina Rabearimanana a créé Maitso Madagascar, une plateforme qui accompagne les entreprises industrielles dans leur démarche verte : des capteurs environnementaux collectent des données sur le terrain, et une plateforme IA les transforme en recommandations concrètes en matière de RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) et de réduction de l’empreinte carbone. Maitso aide aussi à mettre les entreprises en relation avec des startups de transformation ou les fonds verts. La jeune diplômée d’une licence en informatique, spécialisée en IA et en Big Data, met « ces nouvelles technologies, l’alphabétisation numérique et l’intelligence artificielle, au service de l’impact social » de son pays. Pour elle, l’IA est « une ressource active, adaptée aux besoins réels » de la population, mais il faut « composer entre impacts positifs et négatifs de cette technologie ».

Djamal Alkissankpei Traore a développé au Togo Icovem Agri, une solution IA qui aide à identifier les maladies de la tomate à partir d’une photo prise avec un smartphone. ICOVEM propose aussi un calculateur de quantité de traitement, des recommandations adaptées au contexte, un service d’applicateurs formés et des formations pour favoriser une utilisation plus responsable des produits phytosanitaires. Des fonctions accessibles hors-ligne pour la plupart. Étudiant en sécurité informatique, Djamal Alkissankpei Traore explique : « le Hackaton m’a permis de comprendre qu’un projet d’IA ne se résume pas à entraîner un modèle. Les échanges avec les mentors m’ont amené à réfléchir aux données, aux besoins réels des producteurs et à la manière de transformer une technologie en solution réellement utile. »

Thioro Ndiaye a développé au Sénégal PaySetal, un écosystème d’économie circulaire qui combine l’intelligence artificielle, l’IoT et les services numériques pour encourager le tri et la valorisation des déchets. Des dispositifs intelligents identifient automatiquement les matériaux recyclables et récompensent instantanément les citoyens via des solutions de paiement mobile, tandis qu’un modèle d’IA optimise la gestion des flux et les tournées de collecte. Ingénieure en infrastructure, réseaux et sécurité informatique, Thioro Ndiaye rappelle que « l’intérêt de l’IA ne réside pas uniquement dans la technologie elle-même, elle doit surtout permettre de répondre à des problèmes concrets et d’améliorer des services qui ont un impact direct sur les populations. Cette solution conçue au Sénégal peut ensuite être adaptée à d’autres villes ou pays qui rencontrent des problématiques similaires. »

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