A l’occasion des 25 ans du Prix des 5 continents et de la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars 2026, retour sur ces écrivaines, lauréates du prix, qui ont laissé leur marque sur la littérature francophone.
Ces femmes viennent de Belgique, du Cameroun, du Liban, de Maurice, du Québec, de Roumanie, du Rwanda, de Tunisie. Elles ont en commun d'avoir fait de la langue française l'instrument d'une investigation que leurs sociétés respectives ne leur demandaient pas de mener.
Yasmine Khlat, la première d'entre elles à recevoir ce Prix, en 2001, pour Le désespoir est un péché (Le Seuil, France) a choisi pour héroïne une enfant vendue comme servante, bossue, sans père ni nom qui compte, Nada. Dans l'espace confiné d'une maison libanaise, entre la cour intérieure et la cuisine, entre le silence forcé et l'apprentissage douloureux de la vie, Yasmine Khlat explore ce que signifie tenir debout quand le monde vous a assigné à l'invisibilité. Ananda Devi fait de même, avec Ève, une adolescente de Troumaron, ce quartier de Port-Louis que les dépliants touristiques ignorent, dans Eve de ses décombres (Gallimard, France, 2006). Ève est pauvre, violentée et fait de son propre corps une monnaie d'échange avec le destin. Ce qu’Ananda Devi accomplit est vertigineux. Elle donne à cette jeune femme une voix d'une précision et d'une beauté qui contredisent en elles-mêmes toute la relégation que le monde lui a infligée. Dans Terre des affranchis (Gaia, France, 2009), Liliana Lazar a fait de la Roumanie communiste la matière de sa littérature et c'est en français, langue choisie, que cette traversée a trouvé sa pleine mesure et sa liberté.
Plusieurs de ces œuvres affrontent l'Histoire dans ce qu'elle a de plus dévastateur et c'est là que la force narrative des femmes se révèle avec le plus d'éclat mais toujours avec cette résilience et cette quête ultime de la paix, intérieure d’abord et du monde par ricochet.
Beata Umubyeyi Mairesse est rescapée du génocide perpétré contre les Tutsis du Rwanda. Son roman Tous tes enfants dispersés (Autrement, France, 2019) suit trois générations : Immaculata la mère, Blanche la fille, Stokely le petit-fils, à travers la fracture de 1994 et ses décennies d'après. Ce qu'il révèle avec acuité, c'est que le traumatisme ne se transmet pas. Il se loge, dans les silences entre une mère et sa fille, dans la culpabilité de celle qui est partie, dans l'incompréhension de celui qui veut comprendre d'où il vient. Fawzia Zouari a, elle, opéré avec une précision identique sur le corps de sa propre mère tunisienne, transformé en lieu où s'inscrit malgré elle tout un siècle d'histoire postcoloniale (Le Corps de ma mère - Joëlle Losfeld-France / Demeter-Tunisie, 2016). Hemley Boum, lauréate 2025 avec Le rêve du pêcheur (Gallimard, France), a tendu un fil entre Zacharias, pêcheur dans un village côtier du Cameroun dont le mode de vie est bouleversé par l'arrivée d'une compagnie forestière étrangère, et Zack, son petit-fils psychologue à Paris. Deux hommes, deux époques et entre eux un héritage qui circule à travers les silences et les rêves, qui demande à être compris pour cesser de blesser.
D'autres ont choisi des territoires en apparence plus restreints. Geneviève Damas a raconté depuis la Belgique l'histoire de François, dix-sept ans, illettré, gardien de cochons, enfermé dans une ferme par un père qui lui a interdit de franchir la rivière (Si tu passes la rivière, Luce Wilquin, Belgique, 2011). C'est en apprenant à lire, lettre après lettre, que François commencera à démêler le secret de ses origines et à s'inventer une vie. La rivière du titre est réelle et symbolique à la fois : Geneviève Damas a compris que la liberté se conquiert d'abord dans le langage. Jocelyne Saucier a composé depuis le Québec quelque chose de plus rare encore : un roman sur des vieux hommes retirés dans les forêts du Nord, qui ont choisi de disparaître du monde plutôt que de mourir dans un mouroir. Autour d'eux viennent des femmes qui choisissent elles aussi, librement, cette vie au bout du monde. Il pleuvait des oiseaux (XYZ, Québec, 2011) est un roman sur la dignité de ceux qui décident de la forme de leur propre fin. Monique Proulx, enfin, a suivi dans Enlève la nuit (Ed. du Boréal, Canada-Québec, 2022) le parcours de Markus, jeune homme qui s'est enfui de la communauté fermée qui l'a vu naître, et qui doit s'inventer à partir de rien dans la jungle urbaine de Montréal. Apprendre à se nourrir, à se loger, à se trouver et découvrir en chemin que l'écriture peut être ce qui vous restitue à vous-même.
Ce que ces neuf femmes ont en commun, c'est un regard qui ne détourne pas les yeux de ce qui est difficile à voir - la honte de Nada, la fracture de Blanche, le corps meurtri d'Ève, la rivière interdite de François, la communauté que Markus doit fuir pour vivre. Elles ont regardé ces réalités avec la précision et la tendresse que la littérature seule autorise et elles en ont fait des œuvres qui nous changent. Car c'est cela, la force créatrice des femmes quand elle s'empare de la langue : elle cherche à comprendre le réel. Elle tient ensemble la contradiction, la douleur et la beauté. Elle transmet ce que l'Histoire préfère taire et ce que les individus n'arrivent pas toujours à dire.
En ce mois de mars, mois de la Francophonie et celui des Femmes, la Francophonie célèbre Yasmine, Ananda, Liliana, Beata, Fawzia, Hemley, Geneviève, Jocelyne, Monique. Neuf femmes qui se sont approprié la langue française pour écrire sur l’Humain, avec cette acuité particulière et cette attention au vivant qui est peut-être la contribution la plus précieuse que les femmes apportent à la littérature de notre temps.
À propos du Prix des cinq continents de la Francophonie
Le ou la lauréat(e) du Prix 2026 sera annoncé(e) le 19 mars lors de la cérémonie officielle organisée à la Salle Wagram, à Paris, en présence des membres du Jury, des finalistes et de personnalités du monde littéraire et diplomatique, dont M. Amin Maalouf, Secrétaire perpétuel de l’Académie française.