Dossier thématique : « Construire la paix par les langues et la compréhension mutuelle » | Février 2026

 

Apprendre dans sa langue maternelle et dans une langue internationale comme le français favorise la maîtrise des savoirs fondamentaux. Cette approche combinée limite le décrochage scolaire, évite à terme le repli identitaire et contribue in fine à maintenir la cohésion sociale et la paix. Avec ses 12 millions d'élèves concernés, le projet ELAN de l'OIF en est un exemple probant.

Dans de nombreux systèmes éducatifs, les difficultés persistantes en lecture, en écriture et en mathématiques trouvent leur origine dès les premières années de scolarité. À l’échelle mondiale, 250 millions d’enfants sont privés d’école. Parmi les enfants scolarisés, trois enfants sur quatre n’atteignent pas le niveau minimal de lecture attendu à la fin du cycle primaire1. En Afrique, la situation est encore plus préoccupante, seul 1 enfant sur 10 atteint le niveau minimal de compétences en lecture et en mathématiques à la fin de l’enseignement primaire, un niveau pourtant nécessaire pour poursuivre sa scolarité et réaliser pleinement son potentiel2.

Lorsqu’un enfant commence l’école dans une langue qu’il ou elle ne comprend pas ou peu, l’apprentissage devient un exercice fastidieux de mémorisation et de répétition mécaniques plutôt qu’un processus de compréhension, de découverte, d’analyse et d’application. Les apprentissages fondamentaux sont alors fortement perturbés voire inexistants. La recherche en science de l’éducation3 démontre aujourd’hui sans équivoque qu’apprendre d’abord dans une langue connue favorise la maîtrise des savoirs fondamentaux, renforce la confiance en soi et facilite l’acquisition progressive d’autres langues, dont le français.

Pourtant, en Afrique francophone, moins d’un enfant sur cinq reçoit les premiers apprentissages dans sa langue maternelle ou dans une langue qu’il comprend ; la majorité des élèves commençant leur scolarité dans une langue qui n’est pas celle de leur environnement4. Cette réalité contribue directement à la persistance au niveau mondial d’un nombre préoccupant d’élèves qui présentent des acquis limités, qui quittent le cycle primaire sans savoir lire couramment ou qui abandonnent prématurément leur scolarité.

Au-delà des performances scolaires, la langue d’enseignement est aussi un marqueur social et identitaire majeur. Elle peut exclure ou inclure, créer des frustrations ou au contraire nourrir le dialogue, la reconnaissance et la cohésion sociale. C’est dans cette perspective que le bi-plurilinguisme langues premières - langues internationales/officielles s’impose comme un levier stratégique pour une éducation inclusive de qualité et un facteur durable de paix.

ELAN : transformer l’éducation par le bi-plurilinguisme au sein de la Francophonie

cC’est pour répondre à ces défis que le programme École et langues nationales (ELAN) a été lancé en 2012 par l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), avec le soutien déterminant de l’Agence française de développement (AFD). Il est mis en œuvre par l’Institut de la Francophonie pour l’éducation et la formation (IFEF), basé à Dakar (Sénégal).

Projet éducatif pionnier et unique dans l’espace francophone, de par son approche holistique et pérenne, ELAN entend parvenir à une éducation de qualité pour toutes et tous en intégrant les langues nationales africaines dans l’enseignement de base, aux côtés du français. Il accompagne les ministères de l’Éducation de treize pays africains dans leur volonté de faire de l’enseignement bi-plurilingue langues nationales-français un levier d’amélioration durable des résultats scolaires au primaire.

L’action d’ELAN s’inscrit dans une logique systémique : le programme appuie l’élaboration de politiques linguistiques éducatives adaptées aux contextes nationaux, accompagne l’adaptation des curricula et des ressources pédagogiques bilingues, renforce les capacités des enseignants et des cadres éducatifs, et mobilise les communautés afin d’ancrer durablement les réformes dans les pratiques et les représentations.

Des trajectoires nationales témoins de résultats significatifs

Les avancées observées dans plusieurs pays partenaires témoignent de la pertinence de cette approche. En voici quelques exemples.

En Guinée, l’enseignement bilingue s’est d’abord construit comme une réponse ciblée aux difficultés d’apprentissage observées dans les premières années de scolarité et favorisant le bien-être des élèves et leur intégration à l’école. Les résultats positifs enregistrés lors des évaluations de fin de cycle primaire ont progressivement démontré la pertinence de l’approche. Ainsi en 2025, les écoles bilingues ELAN-Guinée ont présenté un taux de réussite au certificat d’études élémentaires de 63%, dont 61% pour les filles (le taux étant de 58% au niveau national, dont 53% pour les filles)5. Confortées par ces données probantes et l’impact particulièrement marqué en faveur des filles, les autorités éducatives souhaitent engager une extension graduelle du dispositif, tant sur le plan géographique que linguistique. L’intégration progressive de nouvelles langues nationales et de nouvelles zones d’intervention favorise l’appropriation du modèle par les enseignants et les communautés, tout en renforçant sa crédibilité au niveau institutionnel.

Au Cameroun, où la diversité linguistique constitue à la fois une richesse et un défi pour le système éducatif, l’enjeu n’est pas seulement d’étendre l'enseignement multilingue, mais d’en poser les conditions d’acceptabilité et de cohérence. ELAN a accompagné les autorités nationales dans un processus concerté de sélection d’un premier groupe de langues d’enseignement pour la mise en œuvre de l’expérimentation, fondé sur le dialogue, l’expertise et l’analyse des contextes locaux. Cette démarche structurée a contribué à prévenir les tensions liées aux choix linguistiques, tout en promouvant une école plus inclusive, respectueuse des identités et des dynamiques communautaires. Constatant les effets positifs du multilinguisme sur la dynamique des classes expérimentales, le pays a fait le choix d’étendre l’approche ELAN au préscolaire. A la demande du ministère, ELAN entend poursuivre son accompagnement pour appuyer l’élaboration d’une stratégie d’extension géographique et linguistique pleinement alignée aux réalités sociolinguistiques du pays. Cette prochaine étape doit capitaliser sur les résultats de l’expérimentation, ancrer le dialogue avec l’ensemble des parties prenantes, du niveau local au national, et guider le pays pour la mise à l’échelle de l’enseignement multilingue.

« La première avancée, c’est l’adhésion des parents, et plus largement de toute la communauté éducative. Au départ, il y avait beaucoup de réticences. Les parents étaient hésitants, en particulier ceux dont les enfants ne sont pas locuteurs de l’ewondo. Ils se demandaient si ce projet allait réellement prendre corps. La deuxième avancée que nous notons, c’est que l’enseignement multilingue a permis de résoudre un problème majeur : les difficultés de lecture chez les enfants. Cela a significativement amélioré les compétences en lecture et en écriture, puisque les enfants commencent les apprentissages dans une langue qu’ils maîtrisent déjà. »

Christine Difo, 
inspectrice de l’Éducation de base à Yaoundé, Cameroun, 2025

Au Sénégal, l’expérience accumulée sur la question a permis de franchir une étape vers la structuration nationale de l’enseignement bilingue. Le programme ELAN a soutenu la mise en place d’un cadre de référence, le modèle harmonisé de l’enseignement bilingue du Sénégal (MOHEBS), conçu pour garantir la cohérence pédagogique et didactique des pratiques, l’équité territoriale et la continuité des apprentissages sur l’ensemble du cycle primaire. Cette harmonisation constitue un jalon décisif vers l’institutionnalisation durable du bilinguisme scolaire et son intégration pleine et entière dans les politiques éducatives nationales. Un cadre d’opérationnalisation vient soutenir cette ambition de mise à l’échelle, en permettant de planifier et de structurer les étapes essentielles de sa mise en œuvre.

De l’autre côté du continent, à Madagascar, l’IFEF accompagne le ministère en charge de l’éducation dans l’élaboration de la politique linguistique éducative. La problématique y est spécifique : bien que le pays dispose d’une langue officielle, celle-ci se décline en plusieurs variantes régionales. L’enjeu est donc de déterminer comment prendre en compte ces variantes et les intégrer de manière cohérente dans une politique éducative linguistique nationale. Dans ce cadre, l’IFEF a appuyé le pays dans la réalisation d’une synthèse et d’un état des lieux des différentes expériences existantes : cet accompagnement s’inscrit à un niveau stratégique, en appui à la planification et à la définition des orientations structurantes de la réforme globale du système éducatif et dans une perspective de mise en cohérence des différentes initiatives en faveur de l'amélioration des performances scolaires au primaire à Madagascar.

Des progrès probants appelant à une extension-généralisation

Dans les pays de mise en œuvre du programme ELAN, l’enseignement bi-plurilingue a aujourd’hui atteint une échelle significative. Il concerne plus de 12 millions d’élèves dont 5,5 millions de filles scolarisés dans des dispositifs intégrant les langues nationales et le français comme langues d’enseignement dès le primaire6. Cette dynamique repose sur l’engagement de plus de 230 000 enseignants, formés et accompagnés à la didactique bi-plurilingue, au sein de dizaines de milliers d’écoles.

Le programme a également contribué à l’outillage de plus de 46 langues nationales africaines, désormais mobilisées comme langues d’apprentissage, et au développement d’un corpus de centaines de ressources pédagogiques et didactiques adaptées à l’ensemble des disciplines du cycle primaire. En parallèle, le renforcement des capacités s’est poursuivi à travers des formations continues et des offres de formation à distance.

cUn colloque international consacré au multilinguisme dans l’éducation, coorganisé par l’IFEF et des partenaires universitaires et internationaux, a permis de dégager plusieurs orientations structurantes : l’institutionnalisation du bi-plurilinguisme à travers des politiques linguistiques éducatives adaptées, le renforcement de la formation des enseignants, la poursuite du plaidoyer pour le plurilinguisme à l’échelle mondiale, la sensibilisation des parents et la promotion d’une image positive du multilinguisme comme richesse culturelle et facteur de développement.

Toutefois, le passage à l’échelle demeure un enjeu majeur. La généralisation de l’enseignement bi-plurilingue à l’échelle nationale suppose des investissements soutenus, tant en matière de formation initiale et continue des enseignants que de production et de diffusion de ressources pédagogiques de qualité. Elle requiert également une planification rigoureuse pour garantir la cohérence des modèles pédagogiques, l’équité territoriale et la continuité des apprentissages tout au long du cycle primaire.

Au-delà des dimensions techniques, les défis sont aussi institutionnels et sociaux. L’appropriation durable de l’enseignement bi-plurilingue implique l’adoption de politiques linguistiques éducatives claires, portées au plus haut niveau de l’État, ainsi qu’un plaidoyer constant en faveur de la reconnaissance des langues nationales comme langues légitimes porteuses de savoir et véhicules de citoyenneté. La sensibilisation des parents et des communautés reste par ailleurs essentielle pour consolider l’acceptabilité sociale des réformes et prévenir les résistances liées aux représentations linguistiques.

« J'ai une vision des langues africaines devenues des langues d’abstraction et de conceptualisation dans des systèmes éducatifs qui offrent une racine linguistique et culturelle aux outils intellectuels, aux sciences et aux technologies afin de donner une nouvelle et forte impulsion à l’estime de et à la confiance en soi, à l’invention, à l’innovation et à la création africaines. J’ai une vision de sociétés africaines où la langue n’exclut plus mais plutôt inclut, au-delà des élites, toutes et tous, dans les systèmes éducatifs et les autres lieux d’apprentissage, dans les systèmes politiques et la démocratie, dans le développement économique et la mobilité sociale. Qu’émergent alors de nouvelles voies africaines de développement endogène basé sur la satisfaction des besoins humains essentiels pour un épanouissement collectif et individuel ! »

Mamadou Ndoye,
ancien ministre de 
l’Éducation nationale du Sénégal, Dakar, 2025

Langues, éducation et développement : un investissement stratégique

L’expérience du programme ELAN démontre que l’intégration des langues premières ou maternelles aux côtés du français à l’école constitue bien plus qu’une innovation pédagogique. Elle représente un levier structurant de transformation des systèmes éducatifs, au service de la qualité des apprentissages, de l’équité et de la cohésion sociale. En permettant aux enfants d’apprendre dans une langue qu’ils comprennent, tout en construisant progressivement une maîtrise du français, l’enseignement bi-plurilingue contribue à réduire les inégalités, à prévenir les tensions et à renforcer la confiance entre l’école, les familles et les communautés.

Dans un contexte marqué par une forte pression démographique et des besoins éducatifs croissants, la poursuite et l’amplification de ces efforts apparaissent essentielles. Le passage à l’échelle de l’enseignement bi-plurilingue requiert des partenariats durables, des financements prévisibles et un engagement renouvelé des Etats et des acteurs du développement. En ce sens, l’expérience d’ELAN offre un cadre éprouvé, transférable et aligné avec les priorités nationales et internationales en matière d’éducation, d’équité et de développement durable.

Investir dans l’enseignement bi-plurilingue, c’est soutenir le développement de systèmes éducatifs plus justes, plus efficaces et plus résilients. C’est aussi faire le choix d’une école capable d’inclure toutes et tous, de valoriser la diversité linguistique et culturelle, et de contribuer pleinement à la cohésion sociale, à la paix et au développement durable.

 

1 UNESCO (2024). Rapport mondial de suivi sur l'éducation 2024/5, Leadership dans l'éducation : diriger pour apprendre. Disponible ici : https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000393186
2 UNESCO (2025). Spotlight on basic education completion and foundational learning in Africa, 2025: lead for foundational learning. Disponible ici : https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000395697
3 OIF (2010). Les langues de scolarisation en Afrique subsaharienne francophone (LASCOLAF) : Enjeux et repères pour l’action. Paris, Éditions des archives contemporaines. Disponible ici : https://ifef.francophonie.org/ressource/les-langues-de-scolarisation-en-afrique-francophone/
4 UNESCO (2025). L’UNESCO et la promotion des langues en Afrique : diversité culturelle et multilinguisme. Article web. Disponible ici : https://www.unesco.org/fr/articles/lunesco-et-la-promotion-des-langues-en-afrique-diversite-culturelle-et-multilinguisme
5 MEPU-A (2025). CEE 2025 : le taux de réussite national s’établit à 58,65 %. Article de Gnakry Live. Disponible ici : https://www.gnakrylive.com/guinee/societe/17138-cee-2025-le-taux-de-reussite-national-setablit-a-58-65
6 OIF (2024). Collecte des données sur l’enseignement bilingue dans les pays partenaires du programme ELAN. Publication à venir.   

 

===Manifeste de Mamadou Ndoye pour la promotion de l’enseignement bi-plurilingue et la valorisation des langues africaines==Voir aussi==https://ifef.francophonie.org/wp-content/uploads/2025/07/Manifeste-signe-Mamadou-Ndoye.pdf=== 

(Photos : classe bilingue ewondo-français au Cameroun et colloque sur le multilinguisme au Sénégal. Crédits : © OIF-IFEF)

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