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Dossier thématique : « Construire la paix par la culture » | Mai 2026 |
A l'origine lieux d'accès aux savoirs, les centres de lecture et d'animation culturelle initiés par l'OIF se sont transformés en lieux de discussion, de formation, dans lesquels se tisse le lien social.
Ce soir de novembre 2024, l’esplanade du centre de lecture et d’animation culturelle (CLAC) de Niélé est noire de monde que peine à éclairer les lampadaires. Côte à côte, assis à même le sol, sur des chaises ou des tabourets, le public est suspendu aux lèvres du conteur Vignon Koami. Ce sont les « Causeries nocturnes », une soirée culturelle initiée en 2022 par le centre national technique de lecture publique et d’animation culturelle (CENATELPAC), la structure responsable des CLAC de Côte d’Ivoire.
Ces soirées mêlant contes, danses et musiques traditionnelles, sont des moments de transmission. Elles ont pour objectif de valoriser les cultures locales et de faciliter la transmission intergénérationnelle de savoirs et de valeurs qui fondent un territoire, un peuple, une identité.
En 2024, les Causeries nocturnes ont mobilisé environ 20 300 personnes dans les dix centres du premier réseau CLAC de Côte d’Ivoire. Les thématiques abordées sont relatives à la paix, la tolérance, le vivre ensemble, la coexistence pacifique, la valeur du travail et l’égalité femmes-hommes.
Ahmed Silue, 19 ans, élève en terminale, décrit son expérience : « Avant, je pensais que les contes étaient faits pour distraire, mais là j’ai compris qu’ils peuvent aussi nous apprendre des leçons importantes pour la vie. J’ai appris ce soir à travers le conte, l’importance de vivre dans une société harmonieuse et en paix. Nous avons aussi appris la valeur du pardon dans la société ». Aliman Sangare, 26 ans, couturière, va dans le même sens : « Les contes ont abordé des thèmes profonds comme le respect, la solidarité et la sagesse et le refus de la violence. Nous avons appris que nous devons être tolérants et nous éloigner de l’intégrisme qui peut conduire souvent à notre perte et à la perte de la société dans laquelle nous vivons. »
La valorisation des cultures locales et l’accès aux savoirs constituent en effet des enjeux auxquels répondent les CLAC, ce dispositif unique créé il y a quarante ans par l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) pour satisfaire les attentes des populations en matière d’accès à la lecture et à la culture. Depuis 1986, l’OIF a ainsi accompagné la création de 329 CLAC et de 15 espaces de livres francophones (ELFE) dans 25 pays en Afrique, dans l’océan Indien, dans les Caraïbes, au Proche Orient et en Asie.
Un CLAC est un espace culturel implanté majoritairement en milieu rural et dans des villes secondaires. Il est constitué d’une bibliothèque d’environ 2500 ouvrages, de jeux pédagogiques et de société, d’équipements numériques et audiovisuels, et d’une salle polyvalente dédiée à l’animation culturelle.
Les CLAC proposent principalement des activités centrées sur la lecture et la culture – consultation et prêt de livres, accès à des équipements numériques, animations culturelles, etc. En 2025, plus de 1 660 000 personnes ont fréquenté les 112 CLAC accompagnés par l’OIF. Ils y ont emprunté environ 380 000 livres et assisté à 120 000 activités culturelles.
Tisser le lien social
Initialement conçus pour permettre aux populations, en particulier des jeunes, de lire, de s’informer et de se distraire, les CLAC ont su évoluer au fil du temps devenant des tiers-lieux, des espaces de rencontre et d’échange au sein des communautés. On y vient toujours pour lire, bien sûr, mais aussi pour discuter, jouer, assister à des projections cinéma, suivre des formations aux métiers du numérique ou participer à des activités culturelles. Dans des territoires parfois dépourvus d’infrastructures publiques de lecture et de culture, ces centres jouent un rôle fondamental : ils contribuent à créer, entretenir et renforcer le lien social.
Il n’est donc pas rare d’y croiser des profils variés, à l’image de la diversité de la communauté. Au CLAC d’Amou Oblo, au Togo, les matinées sont souvent rythmées par les habitudes des aînés, venus parcourir les journaux et échanger autour de l’actualité. Un peu plus tard, ce sont les élèves du lycée qui prennent le relais : ils profitent d’une pause pour lire, emprunter des ouvrages ou travailler ensemble sur leurs devoirs.
À Djibouti, dans les CLAC installés au sein des centres de développement communautaire (CDC), les jeudis après-midi sont consacrés aux enfants. Des femmes du quartier, volontaires, y animent des séances de contes, faisant vivre la tradition orale en créant des moments de partage intergénérationnel.
Au Sénégal, les Badienou Gox – ces « marraines de quartier » – investissent également parfois les CLAC pour organiser des rencontres de sensibilisation sur la santé des filles, des mères et des enfants. Elles contribuent ainsi à renforcer, au-delà du cercle familial, un lien social fondé sur la confiance, l’écoute et la transmission.
A l'occasion de la Fête du court-métrage, en mars dernier, les CLAC de Madagascar se sont mobilisés pour proposer 14 projections attirant un millier de spectateurs, notamment des enfants (photo ci-contre).
La diversité des activités proposées et la diversité des publics touchés permettent un espace de dialogue et de co-construction informel mais précieux.
Promouvoir la citoyenneté
Dans la plupart de leurs localités d’implantation, les CLAC s’apparentent à de véritables pépinières où de jeunes talents trouvent un espace et des ressources pour se développer. Les animateurs y accueillent ou initient, souvent avec l’appui de professionnels, des clubs de théâtre, de danse, de sport... Composés de jeunes usagers, ces clubs deviennent rapidement des espaces vivants de débat, de dialogue et d’apprentissage mutuel, favorisant l’expression, la prise d’initiative et l’engagement citoyen. Certains prennent même une ampleur plus structurée, avec l’appui de partenaires techniques et financiers.
C’est le cas, par exemple, des « villages de la démocratie » mis en place dans les CLAC de Mongo et Bongor, au Tchad. Déployée entre 2023 et 2024 avec le soutien de l’UNICEF, cette initiative s’inscrit dans le cadre du projet « Renforcement des relations intergénérationnelles et interpartis pour une participation civique et politique des jeunes dans un environnement sécurisé et de paix ». Conçus comme des espaces d’information, d’échange et d’éducation citoyenne, ces villages sont structurés en différents « quartiers » thématiques, dédiés notamment à la consolidation de la paix, à l’éco-engagement, à la promotion des jeunes filles (« super Banat ») ou encore à la communication.
Aux Comores par exemple, les activités de sensibilisation menées par les CLAC dans les établissements scolaires participent à encourager la lecture critique et l’esprit d’analyse chez les jeunes. Ce type d’activité réalisé généralement par tous les CLAC, est loin d’être anodin. En développant l’accès à l’information et la capacité à la comprendre, les CLAC participent à l’émergence d’une citoyenneté plus éclairée. Lire, débattre, comprendre : autant de compétences qui renforcent la participation à la vie publique.
Ce type d’initiatives illustre la capacité des CLAC à encourager des formes de démocratie locale, créant ainsi des espaces d’expression collective où les réalités sociales, les préoccupations locales et les aspirations citoyennes peuvent être mises en discussion.
Favoriser l’insertion professionnelle des jeunes
Dans un autre registre, la modernisation des CLAC, portée notamment par l’introduction de formations aux métiers du numérique avec l’initiative « D-CLIC dans les CLAC », contribue à favoriser l’insertion professionnelle des jeunes et à lutter contre le chômage, l’un des facteurs qui fragilisent la cohésion sociale au sein des communautés.
En 2025, 83 jeunes ont été ainsi formés dans le CLAC d’Aného, au Togo, dans quatre parcours : le développement web et mobile, la communication digitale, le marketing digital et l’animation de communauté. C’est ce dernier parcours qui a particulièrement marqué Akossiwa Bocco et Lemou Toyi. Akossiwa, cheffe de la section « Affaires éducatives, sociales et sanitaires » à la mairie d’Aného, et Lemou, animateur principal du CLAC, ont ainsi acquis de nouvelles compétences, notamment en création de contenu et en montage vidéo.
Depuis la fin de la formation, Lemou Toyi améliore significativement la communication autour de ses activités culturelles et sportives. Il en valorise davantage les résultats et les impacts. Il a notamment accompagné avec succès la mise en place de clubs de théâtre et de badminton dans les établissements scolaires de la ville. Désormais, il s’engage à contribuer à la formation et à l’accompagnement des jeunes : les aider à identifier leurs besoins, rechercher des financements, concrétiser leurs projets, mais aussi inspirer et valoriser la jeunesse à travers le sport, la culture, les jeux socio-éducatifs et le numérique.
Une cohésion qui se construit au quotidien
Les espaces culturels de proximité ne sont pas seulement des lieux d’accès au savoir. Ils sont aussi des espaces de confiance, où se construisent des relations, où se transmettent des valeurs et où se développe le dialogue. C’est précisément dans cette dimension que réside la force des CLAC. Leur contribution à la cohésion sociale repose sur une multitude de petites actions du quotidien: un atelier de lecture, un débat improvisé, une projection de films suivie d’échanges, une formation locale.
Peu à peu, ces interactions tissent du lien. Partout où ils sont implantés, ces centres montrent que la culture peut être un levier concret de démocratie locale. En offrant des espaces ouverts, inclusifs et participatifs, ils permettent aux citoyens de se rencontrer, de s’exprimer et, progressivement, de construire ensemble leur communauté.
Dans un monde où les fractures sociales et territoriales restent fortes, les CLAC rappellent une évidence souvent oubliée : la cohésion ne se décrète pas. Elle se cultive. Et parfois, elle commence simplement… par un livre et une conversation.