À l’heure où le monde est traversé par une succession de crises profondes – tensions géopolitiques, érosion de la démocratie, crise climatique… – une certitude s’impose : l’éducation reste un rempart. Mais elle ne peut remplir sa mission que si elle se déploie dans des environnements sûrs. A défaut, c’est la cohésion sociale elle-même qui se fissure.
Les chiffres et les constats internationaux sont alarmants : plus de 412 millions d’enfants vivent en situation d’extrême pauvreté (UNICEF) et 272 millions d’enfants sont non scolarisés dans le monde (UNESCO), un chiffre en hausse de près de 10 millions entre 2021 et 2025. Trop d’enfants et de jeunes évoluent encore dans des établissements marqués par l’insécurité physique, la violence psychologique et émotionnelle, les discriminations ou le harcèlement, l’insécurité culturelle et linguistique, l’insécurité institutionnelle ou numérique. C’est encore plus marqué dans les contextes de crise, de déplacement forcé ou de conflits, où l’école porte bien souvent les stigmates des fractures sociales environnantes. Or, une école qui ne constitue pas un cocon de sécurité et de réconfort ne peut être ni juste, ni efficace, ni émancipatrice. Elle risque, au contraire, de reproduire les inégalités, d’alimenter les frustrations et de nourrir les tensions sociales.
À l’inverse, chaque fois que l’école devient un espace protecteur, inclusif et bienveillant, elle se transforme en un puissant facteur de cohésion sociale. Elle apaise les tensions, retisse les liens, redonne confiance. Elle apprend à vivre ensemble autant qu’elle apprend à lire, écrire ou compter. S’assurer de fournir un environnement éducatif sûr ne relève donc pas d’une approche périphérique de l’éducation : cela en constitue le socle. Sans sécurité, il n’y a ni qualité des apprentissages, ni égalité des chances, ni avenir commun possible.
Construire des environnements éducatifs sûrs et inclusifs
C’est cette conviction forte qui guide l’action de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Dans un espace francophone marqué par une immense diversité linguistique, culturelle et sociale, la question de la sécurité dans les environnements éducatifs est indissociable de celle de l’inclusion et du respect des identités. À travers ses engagements et ses actions, et notamment ceux portés par son Institut de la Francophonie pour l’Éducation et la Formation, l’OIF défend la vision d’une école qui reconnaît, qui protège et qui rassemble.
Les actions menées par l’OIF s’inscrivent dans une approche systémique. Elles visent d’abord à favoriser des systèmes éducatifs plus inclusifs, capables de réduire les exclusions à la racine. Les politiques linguistiques éducatives plurilingues promues par la Francophonie, favorisant l’apprentissage dans des langues comprises et valorisées par les élèves – particulièrement leur langue maternelle –, jouent à cet égard un rôle central. Lorsque l’enfant se sent reconnu dans sa langue et sa culture et comprend les enseignements qui lui sont donnés, l’école cesse d’être un lieu d’aliénation pour devenir un espace d’appartenance. Et ce sentiment d’ancrage est l’un des premiers remparts contre la violence, de quelque nature qu’elle soit.
La Francophonie agit également de manière déterminante sur la formation des enseignants et des cadres éducatifs. Car un environnement éducatif sûr ne se décrète pas : il se construit au quotidien, dans la classe, dans la cour d’école, dans la relation pédagogique. Former des enseignants capables de prévenir les conflits, de gérer la diversité, de veiller à l’égalité femmes-hommes, d’instaurer un climat de confiance et de promouvoir des valeurs citoyennes est un investissement stratégique.
Quand l’école devient un espace de protection et de vivre-ensemble
Cette approche se traduit également par des actions éducatives et culturelles favorisant l’expression, la confiance et le vivre-ensemble. Dans plusieurs pays d’Europe centrale et orientale, au Burundi, à Djibouti, en Égypte, au Ghana, au Liban, ou encore en Asie-Pacifique, des activités de théâtre scolaire et des concours d’éloquence soutenus par l’OIF contribuent à améliorer le climat scolaire, à renforcer le lien social et à promouvoir les valeurs de tolérance, de liberté et de solidarité.
À Djibouti, par exemple, le projet de Bibliothèque ambulante, porté par l’Association des jeunes ambassadeurs de la Francophonie, du développement durable et de la coopération, et soutenu par le Centre régional francophone pour l’Afrique, a permis à 406 jeunes, dont 139 filles et 267 garçons, d’accéder à des ressources éducatives dans des zones éloignées et isolées de cinq régions du pays (Arta, Ali Sabieh, Tadjourah, Dikhil et Obock). En créant des espaces de lecture et d’activités éducatives fédératrices, ce dispositif a contribué à instaurer un cadre protecteur où chacun est reconnu et encouragé à réussir.
Au-delà de la salle de classe, l’OIF soutient une gouvernance éducative fondée sur la participation et la co-construction. Une école sûre est une école connectée à son territoire, où les familles, les communautés locales et la société civile sont pleinement associées.
Dans des contextes particulièrement tendus, cette dimension communautaire est déterminante. Au Sud-Liban, le projet de théâtre scolaire mis en œuvre dans le lycée public de Tibnine illustre la capacité de l’école à être un lieu d’apaisement. Mariam Berry, enseignante et responsable de ce projet, analyse : « Dans le contexte particulier du Sud-Liban, le projet de théâtre scolaire soutenu par l’OIF a offert à mes élèves un espace de liberté et de protection inédit. Au-delà de l’apprentissage des textes, c’est une véritable transformation de la personnalité que j’ai pu observer. L’ambiance ludique des répétitions, les rires partagés et l’échange constant ont brisé les barrières de l’isolement. J’ai vu des élèves s’épanouir, gagner en confiance et apprendre à écouter l’autre dans un climat scolaire radicalement apaisé. La réussite de cette initiative repose également sur un engagement communautaire fort. Malgré une situation sécuritaire parfois instable, les parents n’ont manifesté aucune hésitation à laisser leurs enfants se déplacer pour participer aux répétitions. Cette confiance témoigne d’une prise de conscience collective de l’importance de la culture et de l’éducation comme espaces de protection, d’ouverture et d’espoir pour la jeunesse. »
Coopérer pour renforcer durablement les sociétés francophones
Mais l’urgence est désormais de regarder plus loin. Construire des environnements éducatifs sûrs exige un changement d’échelle et de regard. Il ne s’agit plus seulement de corriger des dysfonctionnements du système, mais d’anticiper les nouveaux risques. Le développement rapide du numérique impose de penser la sécurité éducative au-delà des murs de l’école, en y intégrant la lutte contre le harcèlement en ligne et la désinformation, et l’éducation à la citoyenneté numérique. Les inégalités persistantes appellent des politiques plus audacieuses, capables de protéger les plus vulnérables dès la petite enfance.
Surtout, il devient indispensable de reconnaître pleinement les enfants et les jeunes comme des acteurs dignes d’être écoutés. Leur parole, trop souvent marginalisée, doit être au cœur des stratégies éducatives. Écouter, dialoguer, coconstruire : c’est ainsi que l’on bâtit des environnements réellement sûrs et durables.
Enfin, la coopération internationale doit être renforcée. Aucun pays, aucune institution ne peut relever seul ces défis. La Francophonie, par sa capacité à fédérer, à partager les expériences et à faire dialoguer les savoirs, dispose d’un levier unique pour impulser une dynamique collective.
Investir dans des environnements éducatifs sûrs, c’est faire un choix politique et éthique fort. C’est affirmer que la cohésion sociale et le vivre-ensemble se construisent dès l’école, chaque jour, dans chaque salle de classe. C’est, en définitive, faire le pari que l’éducation, lorsqu’elle protège et rassemble, demeure l’un des outils les plus puissants pour transformer durablement les sociétés.