À l’occasion du 25e anniversaire du Prix des cinq continents de la Francophonie, l’OIF a organisé, le 19 mars 2026 à la Salle Wagram à Paris, un après-midi de réflexion consacré aux littératures francophones et aux transformations contemporaines du livre.

Animées par le journaliste Emmanuel Khérad, ces rencontres ont réuni auteurs, éditeurs, traducteurs et acteurs de la chaîne du livre autour de deux tables rondes, articulées autour de questions structurantes pour l’avenir du secteur.

Faut-il encore croire au livre ? Une filière à l’épreuve des mutations numériques

La première table ronde a réuni Juan Pirlot de Corbion (fondateur de YouScribe), Cécile Deniard (traductrice littéraire, ancienne présidente de la Sofia), Martin Boujol (créateur de contenus - La nuit sera mots) et Marie Lucas Scarpa (lauréate du Prix du jeune écrivain).

Les échanges ont permis d’examiner les tensions qui traversent aujourd’hui l’économie du livre, à l’heure de la montée en puissance du numérique et du développement rapide du livre audio. Les discussions ont également mis en lumière les transformations des modèles économiques. Les dispositifs de rémunération indexés sur l’usage réel des contenus, portés notamment par certaines plateformes, introduisent de nouvelles logiques de valorisation, mais renforcent aussi la dépendance des auteurs à leur visibilité dans les écosystèmes numériques.

Le rôle prescripteur des plateformes a été largement interrogé : à mesure qu’elles structurent l’accès aux œuvres, l’algorithme tend à s’imposer comme un éditeur de fait, redéfinissant les conditions de circulation et de mise en valeur des contenus au détriment des œuvres plus fragiles et indépendantes. Martin Boujol a nuancé cette lecture en distinguant responsabilité algorithmique et responsabilité éditoriale. Il a mis en avant le rôle croissant des créateurs de contenus dans la mise en visibilité des œuvres, capables de produire des effets significatifs sur les ventes, y compris pour des titres peu diffusés initialement.

Les intervenants ont mis en évidence un paradoxe structurant : alors que le livre audio constitue aujourd’hui le segment le plus dynamique du marché, il cristallise également des déséquilibres croissants en matière de rémunération des ayants droit. Le modèle dominant de l’abonnement, ainsi que l’émergence de dispositifs fondés sur le temps d’écoute, tendent à redistribuer la valeur au détriment des auteurs et des traducteurs.

Dans ce paysage en recomposition, Marie Lucas Scarpa a apporté un éclairage particulièrement nuancé sur les pratiques contemporaines de lecture. En tant que lectrice, elle a affirmé son attachement au livre papier, comme espace d’attention et de relation intime au texte. En tant qu’autrice, elle reconnaît cependant pleinement l’intérêt des formats numériques, notamment pour leur capacité de diffusion et d’élargissement des publics. Cette position, à la fois ancrée et ouverte, a incarné l’un des fils conducteurs de la discussion : la coexistence, parfois tensionnelle, mais féconde, des formes et des usages.

Les échanges ont ainsi mis en évidence une économie de l’attention devenue centrale, dans laquelle la lecture doit désormais trouver sa place face à une multiplicité de sollicitations.

Écrire pour réparer le monde : la littérature comme espace de résistance

La seconde table ronde a réuni Ananda Devi, Karim Kattan, Monique Proulx et Fawzia Zouari, autour de la fonction humaniste et politique de la littérature.

Les échanges ont déplacé la réflexion vers une dimension plus intime et essentielle de l’écriture : celle d’un travail de réparation. Réparation de soi d’abord, dans ce que l’écriture permet de formuler, de traverser, de rendre partageable et réparation du lien ensuite, car ce qui est écrit, une fois publié, ne relève plus seulement de l’expérience individuelle mais entre en résonance avec d’autres vécus.

Les auteurs ont ainsi insisté sur cette capacité singulière de la littérature à créer une forme de communauté sensible, un lieu où des lecteurs peuvent se reconnaître et se rejoindre, sans nécessairement se connaître. Une manière de partager des expériences parfois douloureuses, mais en les inscrivant dans une perspective qui les dépasse et les transforme.

Dans cette perspective, la littérature apparaît comme un acte à la fois intime et profondément engagé, un geste qui rend possible une mise en commun des expériences humaines, une forme d’attention au monde, une exigence, parfois même une forme de bonté.

Les échanges ont rappelé que, face aux logiques d’accélération et de standardisation, l’écriture demeure un espace de résistance, de complexité et de profondeur. Dire ce qui résiste, rendre compte de ce qui est fragilisé, imaginer d’autres possibles : telles sont les fonctions essentielles que la littérature continue d’assumer.

Dans un monde traversé par des tensions multiples, la littérature apparaît ainsi comme un lieu de reconstruction symbolique, capable de maintenir un dialogue entre les expériences humaines et de porter une parole singulière.

Un engagement renouvelé de la Francophonie en faveur du livre

Cet après-midi a également été ponctué de lectures scéniques proposées par des étudiantes des classes préparatoires du lycée Henri-IV. Leur participation a inscrit la jeunesse au cœur de cette réflexion collective, en soulignant l’enjeu central de transmission du goût de la lecture et de renouvellement des pratiques.

À travers tous ces échanges, l’OIF réaffirme son engagement en faveur d’une filière du livre plus équitable, plus visible et plus résiliente dans l’espace francophone.

Dans un contexte de recomposition rapide des modèles économiques et des usages, ces tables rondes ont souligné la nécessité de soutenir la création, de garantir une juste rémunération des auteurs et de préserver la diversité des expressions littéraires.

SÉLECTIONNÉ POUR VOUS