Dossier thématique : « Construire la paix par le développement durable » | Juin 2026

 

Dans l’espace francophone, les projets soutenus par l’OIF montrent, au plus près des communautés, que la paix est une condition du développement durable, et qu’en retour, l’accès aux ressources, à l’emploi et à des perspectives d’avenir apporte la stabilité. 

« Nous sommes dans le paradoxe de l’œuf et de la poule : qui, de la paix ou du développement durable, doit précéder l’autre ? » interroge Olivier Kambere Kavulikirwa, vétérinaire et chercheur congolais. C’est peut-être dans les champignons pleurotes que ce spécialiste, coordinateur de programme pour l’organisation Top Santé de Butembo, a trouvé un début de réponse. 

Dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), il a piloté un programme de formation à la myciculture destiné à une centaine de femmes, majoritairement des mères isolées, des veuves de l’épidémie d’Ebola ou des rescapées des massacres perpétrés régulièrement dans cette zone 1. À Butembo, dès la première année de mise en œuvre, des centaines de kilos de champignons ont été cultivés et les participantes sont devenues autonomes dans leur capacité de production, laissant entrevoir, pour cette petite communauté, la possibilité d’un avenir prospère. 

 

« Faire diminuer les tensions sociales » 

La paix et la stabilité sont bien des facteurs de développement durable. En Mauritanie, la commune d’Olologue, dans la région du Brakna, se situe dans une zone relativement préservée des tensions qui affectent plus directement l’est du pays 2. L’ONG Assistance communautaire et Développement (ASCOM) a contribué à l’installation d’un système de pompage hydraulique solaire au bénéfice de 241 femmes d’une coopérative de maraîchage (photo de une). Ce projet est soutenu par l’OIF via son Institut de la Francophonie pour le développement durable (IFDD) basé au Québec.

« Il est toujours opérationnel », raconte Mamadou Abderrahmane Ba, le président de l’ONG. « La surface totale de culture est passée de 3 à 5 hectares. » Pour lui, aucun doute : le climat de stabilité dans le département d’Aleg a permis le bon achèvement du projet et même son extension. « Les villages avoisinants sont venus nous voir et nous avons pu installer deux autres systèmes », ajoute-t-il.  

En retour, le dispositif a lui-même contribué à renforcer la stabilité de la communauté. « Les tensions sociales ont diminué. Auparavant, les femmes travaillaient à deux par parcelle. Aujourd’hui, elles ont chacune leur parcelle et l’entente est meilleure. », conclut-il 

 

« La confiance d’autres bailleurs » 

Au Togo, dans le village de Gbanyangue, région des Savanes, la pression démographique (240 habitant.e.s au km²) et la raréfaction des pâturages alimentaient des tensions sourdes entre agriculteurs déjà sédentaires et éleveurs peuls sédentarisés 3. Pour rompre ce phénomène, la communauté peule du village a sollicité l’association Solidarité femmes pour un développement durable des Savanes (SF2D-S). « Nous avons entamé un projet, soutenu par l’IFDD », confie la responsable de l’ONG, Nambikoi Marcelline Tchably. « Tous les acteurs n'avaient alors pas la même compréhension de la gestion durable des ressources naturelles pastorales en lien avec le changement climatique ».  

Sous l'égide des autorités administratives et des chefs de canton, fortement impliqués, 10 hectares de forêt communautaire ont été mis en défens : ils sont protégés et gérés collectivement, grâce à l’application d’une convention locale signée entre les parties. Un forage solaire et un biodigesteur ont également vu le jour, à destination de 37 ménages. Huit d’entre eux pratiquent désormais le maraîchage de contre-saison, ce qui a créé des emplois dans le secteur formel pour une quarantaine de jeunes.  

« Sans aucun doute, le projet a eu un impact sur la stabilité de la zone », annonce Nambikoi Tchably. « Après cinq années de mise en œuvre, on ne s’attendait pas à une telle appropriation des actions du projet par les populations. La solidarité au sein de la communauté peule du village de Gbanyangue en a été renforcée. Les règles de gestion établies ont permis la régénération des espèces fourragères et des plantes médicinales dans le village. » 

 

« Adapter notre logistique » 

À des milliers de kilomètres de là, de l’autre côté de l’océan Atlantique, en Haïti, les régions les moins touchées par la violence sont aussi celles qui parviennent le mieux à se développer 4

c« Grâce à notre implantation au Cap-Haïtien, dans le nord du pays, nos opérations de production restent relativement stables et peu affectées par le contexte d’insécurité », témoigne Brisly Germéus, fondateur de ChokoLakay, une entreprise qui valorise durablement le cacao. Forte de cinq emplois fixes et sept emplois journaliers, l’entreprise fait partie de la centaine d’éco-entreprises et associations haïtiennes appuyées par l’IFDD pour soutenir la participation et l’action de la jeunesse haïtienne en faveur de l’environnement et du développement durable. Certes, « l’insécurité a un impact sur la distribution, en particulier vers Port-au-Prince », ajoute le dirigeant. « Pour y faire face, nous adaptons en permanence notre logistique, planifions les expéditions de manière flexible et diversifions nos débouchés, notamment à l’export. » 

 

« Ne pas succomber à la violence » 

Même constat pour l’agronome John Milton Volmar, qui dirige le Centre éducatif pour le développement durable et l’épanouissement de l’agriculture (CEDDEA) à Saint-Raphaël, dans le nord d’Haïti. Avec ses 15 employé.e.s, il produit et commercialise du compost organique et accompagne des agriculteurs et agricultrices dans l’adoption de pratiques agroécologiques et régénératrices. « Nous sommes aussi en train de construire un poulailler pour un projet d’élevage durable de pintades », ajoute-t-il. 

La stabilité relative de la zone est un atout pour l’entreprise. « Nous avons mis en place une organisation flexible et sécurisée. L’insécurité ne frappe pas notre ville de façon directe, mais elle a un impact indirect en faisant baisser les prix des denrées agricoles et en perturbant l’économie locale. Nous planifions nos activités en tenant compte des zones sûres et des horaires adaptés, et nous collaborons étroitement avec les autorités locales et les communautés pour anticiper les risques. » Il ajoute : « En donnant des opportunités économiques et de formation, nous permettons aux jeunes de se concentrer sur des activités productives et valorisantes, plutôt que de succomber à la violence ou à l’exode. » 

Le témoignage de Brisly Germéus va dans le même sens : « Notre activité contribue à réduire les tensions locales liées à l’accès aux ressources en structurant la filière cacao autour de pratiques transparentes, équitables et durables. En offrant des débouchés stables aux producteurs, en promouvant l’agroforesterie et en valorisant l’ensemble des sous-produits du cacao, Choko Lakay favorise une meilleure gestion des ressources naturelles et une répartition plus équitable de la valeur. » 

 

« Des solutions durables peuvent émerger de notre propre terre » 

cLe cas de Valplast est plus complexe. L’entreprise est implantée au cœur de Cité Soleil, un bidonville de Port-au-Prince fortement touché par l’insécurité, la violence et une forte misère. Elle transforme les plastiques usagés en matériaux de construction écologiques, pavés décoratifs ou bancs scolaires. 

La fondatrice de Valplast, Nel-Ange St-Cyr, raconte : « Notre modèle repose sur l'appropriation communautaire : les acteurs et actrices du projet de la collecte à la transformation sont les jeunes résidents de Cité Soleil et des quartiers d'intervention. » L’entreprise a déjà formé plus de 1000 jeunes aux techniques de collecte et de valorisation. Elle recycle en moyenne 10 tonnes de plastiques dans ses zones d’intervention. 

La jeune femme ajoute : « Bien que j'aie dû quitter Haïti pour des raisons de sécurité et pour poursuivre mes études supérieures, l’âme et les opérations de Valplast n’ont jamais quitté le sol national. Je retourne quand je peux sur le terrain : je veux prouver aux jeunes de mon pays que des solutions durables peuvent émerger de notre propre terre. Nous les encourageons à voir les déchets non pas comme un problème que seul l’État doit résoudre, mais comme une opportunité économique et environnementale. » 

En Haïti, les initiatives de l’IFDD ont permis de consulter plus de 85 000 jeunes, de former plus de 6 500 jeunes haïtiennes et haïtiens en ligne et en présentiel et de financer 100 projets de jeunes à travers tout le pays. 

Alain Auguste, assistant de projet à Port-au-Prince, précise : « Dans une situation où les jeunes se sentent trahis par les générations précédentes, ces projets offrent un espace pour dépasser la frustration. J’ai vu ces jeunes se rassembler. Certaines ont amélioré ou lancé des entreprises, généré des revenus, offert des emplois et servi de modèles à d’autres jeunes, qui ont ensuite développé leurs propres activités. Plusieurs partaient de zéro : ils n’avaient presque rien, sinon une envie profonde de réussir. C’est cette exemplarité qui permet de faire émerger des repères et les conditions d’une paix durable. La paix est un levier structurant. » 

 

« Cultiver la paix » 

Mais la guerre s’acharne parfois, elle peut se montrer plus tenace que la paix. À l’est de la RDC, l’activité de la champignonnière de Butembo est aujourd’hui à l’arrêt en raison de l’intensification des tensions. « La plupart des femmes du projet, après s’être formées et avoir développé la champignonnière, sont reparties sur les routes », note Olivier Kambere Kavulikirwa. 

Certaines femmes ont mis leur professionnalisme et les connaissances acquises au service d’autres structures. « L’une des participantes a travaillé presque une année dans une entreprise de myciculture déjà existante. Cette femme est repartie ensuite dans son village, dans lequel elle possédait deux terrains, dont l’un qu’elle voulait vendre pour développer sa propre champignonnière. » Les violences se sont par la suite intensifiées dans la zone de son village. Olivier Kambere Kavulikirwa ne sait pas ce qu’elle est devenue. Mais, lorsqu’une graine est semée, ses fruits peuvent apparaître bien au-delà du champ où elle a été plantée.  

« Cette femme a un fils. Toute la période où elle a travaillé a permis de l’éloigner des mauvaises fréquentations et a évité qu’il s’enrôle dans des milices armées. Aujourd’hui, il est toujours à Butembo, où il est taximan. Je dirais que c’est grâce à la champignonnière que lui aussi, des années après, cultive la paix plutôt que la guerre », conclut Olivier Kambere Kavulikirwa. 

 

1 Au Nord-Kivu, les affrontements entre forces armées et groupes rebelles entretiennent une insécurité chronique et provoquent d’importants déplacements de population. 
2 En Mauritanie, les effets de l’insécurité sahélienne se concentrent surtout dans le sud-est du pays, en particulier près de la frontière malienne. 
3 Au Togo, notamment dans la région des Savanes, au Nord, les tensions locales s’inscrivent dans un contexte de conflits liés notamment au foncier et à la transhumance. 
4 En Haïti, la violence des groupes armés frappe surtout Port-au-Prince, la capitale, dans le sud-ouest du pays. 

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