Dossier thématique : « Construire la paix à travers des institutions fortes »


Comment les désordres de l'information impactent-t-ils les institutions démocratiques et que fait l'OIF pour accompagner ses Etats et gouvernements à y faire face.

Le 24 novembre 2024, un candidat à l’élection présidentielle en Roumanie – Etat membre de l’OIF depuis 1991 – crée la surprise en arrivant en tête du premier tour avec 23% des voix alors qu’il n’était crédité que de 1% dans les sondages quatre semaines avant le scrutin. Le 6 décembre 2024, la Cour constitutionnelle annule les résultats des élections sur base de rapports des services de renseignements roumains pointant notamment des comportements inauthentiques et des manipulations observées sur la plateforme Tik Tok.

Comment en arrive-t-on à ce fait inédit de l’histoire contemporaine : l’annulation d’une élection en raison de manipulations sur les réseaux sociaux * ? Deux semaines avant l’élection, la popularité du candidat monte en flèche sur Tik Tok, en raison, d’une part, d’une campagne coordonnée de manipulation de son algorithme à travers un réseau de comptes (27 000 selon Tik Tok) créés à cette fin, et d’autre, part, d’une instrumentalisation de la popularité d’influenceurs rémunérés de manière dissimulée. Cela a permis de faire remonter le candidat et les mots clés qui lui étaient associés, et de créer une dynamique d’engagement en sa faveur à travers les 8 millions d’abonnés de la centaine d’influenceurs roumains recrutés à leur insu.**

Ce mode opératoire, appelé similitantisme ou astroturfing, donne à voir l’ampleur de la menace que font peser les manipulations de l’information et la désinformation sur les institutions. Si l’exemple roumain est inédit dans l’ampleur des causes et des conséquences, il n’est malheureusement pas le seul : en 2025, une campagne utilise l’image de l’Agence ivoirienne de presse (AIP) pour crédibiliser des fausses informations lors des élections présidentielles de 2025. En 2024, le porte-parole du gouvernement sénégalais doit alerter la population sur l’utilisation de faux comptes du gouvernement sur les réseaux sociaux.

À l’ère numérique, les institutions sont en première ligne face aux infox. Et ces exemples, piochés dans trois pays francophones, montrent que nul région du monde n’est à l’abri.

L’intention de nuire

Un élément caractérise les manipulations de l’information ou la désinformation : l’intention de nuire. Classiquement, trois catégories distinguent les désordres de l’information :

  • La Désinformation : partage d’une information fausse avec l’intention de nuire ;
  • La Mésinformation : partage d’une information fausse sans intention de nuire ;
  • La Mal-information : partage d’une vraie information avec l’intention de nuire (soit car l’information est utilisée hors-contexte, soit car elle est confidentielle, soit parce qu’elle est utilisée pour attiser la haine ou la violence).

Si la désinformation a toujours existé – Sun Tzu a écrit au 6e siècle avant notre ère que « tout l’art de la guerre repose sur la duperie » –, elle a connu un tournant sans précédent dans les années 2010 avec l’essor des technologies numériques et de leurs usages. La dissémination des infox se fait alors avec une rapidité et une ampleur inédites, pouvant atteindre des millions de personnes en quelques heures. Cette viralité de contenus préjudiciables accompagne souvent les périodes de crises, d’élections ou de conflits.

Les infox prennent aujourd’hui des formes diverses : texte, image, vidéo, audio, hypertrucages (contenus truqués de manière réaliste par le biais d’outils d’intelligence artificielle). A cela s’ajoute certains mécanismes qui intensifient ce phénomène en limitant la capacité d’un utilisateur à accéder à une pluralité de points de vue, parmi lesquels les « bulles de filtres » – lorsqu’un algorithme est configuré pour privilégier uniquement des contenus en adéquation avec les préférences déjà identifiées d’un utilisateur, ou les « chambres d’écho » – le fait d’être en interaction avec d’autres utilisateurs ayant les mêmes opinions. Cela tend à renforcer les croyances initiales des utilisateurs, sans les confronter à d’autres points de vue.

Les institutions peuvent être directement ciblées directement par des infox et, ainsi, voire leur crédibilité mise à mal. La confiance des citoyens à leur égard peut alors s’éroder, fragilisant les institutions ou pouvant décourager la participation aux processus démocratiques, notamment électoraux. Les désordres de l’information favorisent également la polarisation des opinions et des discours, avec un effet préjudiciable sur la cohésion sociale. Selon la Fondation Maharat, dans des rapports bimensuels et un rapport final, publiés avec le soutien de l’OIF, le conflit au Moyen-Orient a été à l’origine de nombreuses divisions, notamment au sein de la société libanaise, concernant les causes du conflit, la responsabilité des parties impliquées, entraînant discours violents et informations trompeuses qui creusent les divisions.

L’OIF en soutien à l’intégrité de l’information

A travers son projet « Prévention et lutte contre les désordres de l’information », porté par sa Direction des Affaires politiques et de la gouvernance démocratique, l’OIF soutient ses Etats et gouvernements membres pour relever le défi de l’intégrité de l’information à l’ère du numérique et de l’IA. Elle agit ainsi dans la continuité d’une prise de conscience des Chefs d’État et de gouvernement de la Francophonie dont témoigne l’Appel de Villers-Cotterêts pour un espace numérique intègre et de confiance (octobre 2024), qui invite les plateformes numériques à « contribuer à mieux protéger les sociétés et les espaces informationnels francophones des risques liés à l’utilisation de leurs services ».

L’OIF agit aussi aux côtés du Réseau francophone des régulateurs des médias (REFRAM) en soutenant un dialogue de haut niveau avec les plateformes numériques. Elle favorise la coopération entre institutions, à l’instar de la tenue, les 16 et 17 octobre 2026, d’une réflexion transversale des réseaux institutionnels de la Francophonie sur l’intégrité de l’information et des processus démocratiques à l’ère du numérique et de l’IA. Elle permet aussi le renforcement des connaissances et des capacités des institutions en produisant des études sur le sujet ou encore par le biais de la plateforme francophone des initiatives de lutte contre la désinformation, ODIL. Elle mène des actions de sensibilisation et d’éducation aux médias en produisant des formations ou en soutenant des projets innovants visant à former les populations et les journalistes aux défis de la désinformation ou encore à soutenir l’écosystème de l’intégrité informationnelle.

 

* RFI | Roumanie: la Cour constitutionnelle annule l'élection présidentielle et ordonne un nouveau scrutin

** Viginum | Manipulation d’algorithmes et instrumentalisation d’influenceurs - Enseignements de l’élection présidentielle en Roumanie & risques pour la France

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